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9 août 2016 2 09 /08 /août /2016 22:03
« Hiroshima : un crime qui paie encore, mais gare au jugement de l’histoire », par Diana Johnstone

Cet article de la journaliste américaine Diana Johnstone a été publié originellement en anglais sur le site américain de gauche « Counterpunch » le 5 août 2016. Nous avons repris la traduction en français disponible sur le site « Le Grand soir » en la remaniant pour « Solidarité internationale PCF – Vive le PCF ».

 

 

Lors de sa visite à Hiroshima en mai dernier, Obama n’a pas, comme certains l’avaient vainement espéré, présenté d’excuses pour le bombardement atomique de la ville, le 6 août 1945. Au lieu de cela, il a prononcé un discours ronflant et lénifiant contre la guerre. Il l’a fait alors même qu’il poursuivait sa guerre de drones contre des ennemis sans défense dans des pays lointains et approuvait des plans pour dépenser mille milliards de dollars pour une mise à niveau de l’arsenal nucléaire américain.

Des excuses auraient été aussi inutiles que son discours. Des paroles creuses ne changent rien. Mais voici une chose que Obama aurait pu dire qui aurait eu un véritable impact : la vérité.

Il aurait pu dire :

« Les bombes atomiques n’ont pas été larguées sur Hiroshima et Nagasaki "pour sauver des vies en mettant fin à la guerre". Ce fut un mensonge officiel. Les bombes ont été larguées pour observer leurs effets et pour montrer au monde que les États-Unis possédaient une puissance destructrice illimitée. »

Mais il n’y avait aucune chance qu’Obama dise cela. Officiellement, le bombardement « a sauvé des vies » et cela donc en « valait le coup ». Comme les villages vietnamiens que nous avons détruits pour les sauver, comme les innombrables enfants irakiens qui sont morts à la suite des sanctions américaines, les centaines de milliers de femmes et d’enfants agonisant dans deux villes japonaises figurent encore au passif des comptes que les États-Unis ont à rendre à l’humanité, une dette toujours impayée et impunie.

« Cela en valait le coup »

La décision de détruire Hiroshima et Nagasaki fut une décision politique et non militaire. Les objectifs ne furent pas militaires, les effets ne furent pas militaires. Les attaques furent menées contre la volonté de tous les grands chefs militaires. L’Amiral William Leahy, chef d’État-major interarmées à l’époque, écrit dans ses mémoires que « l’utilisation de cette arme barbare à Hiroshima et Nagasaki n’était d’aucune aide matérielle dans notre guerre contre le Japon. Les Japonais étaient déjà vaincus et prêts à se rendre ... » Le général Eisenhower, le général MacArthur, et même le général Hap Arnold, commandant de l’armée de l’air, se sont opposés à l’usage de cette arme. Le Japon était déjà dévasté par des bombes incendiaires, faisait face à une famine généralisée à cause du blocus naval des États-Unis, se retrouvait démoralisé par la reddition de son allié allemand, et craignait une attaque russe imminente. En réalité, la guerre était terminée. Tous les hauts dirigeants américains savaient que le Japon était vaincu et cherchait à se rendre.

La décision d’utiliser les bombes atomiques fut une décision purement politique prise presque uniquement par deux politiciens seuls : un président novice, joueur de poker, et son mentor, le secrétaire d’État James F. Byrnes [1]

Le président Harry S. Truman était en réunion avec Churchill et Staline dans la banlieue berlinoise, à Potsdam, lorsqu’il apprit l’information secrète que l’essai atomique dans le Nouveau-Mexique avait été un succès. Les observateurs se souviennent que Truman devint « un autre homme », rendu euphorique par la possession d’un tel pouvoir. Alors que d’autres hommes moins superficiels furent ébranlés devant les implications d’une telle force destructrice, pour Truman et, en connivence, son secrétaire d’Etat, James Byrnes, le message voulait dire : « Maintenant, on peut tout se permettre »

A partir de là, meurs actes allaient procéder de cette conception - en premier lieu, dans leurs relations avec Moscou.

En réponse aux appels pressants des Etats-Unis depuis des mois, Staline avait promis d’entrer en guerre en Asie, trois mois après la défaite de l’Allemagne nazie, qui eut lieu au début de mai 1945. Il était bien connu que les forces d’occupation japonaises en Chine et en Mandchourie ne pourraient pas résister à l’Armée rouge. Il était clair que deux choses entraineraient la reddition immédiate du Japon : l’entrée de la Russie dans la guerre et l’assurance des Etats-Unis que les membres de la famille royale ne serait pas traitée comme des criminels de guerre. Ces deux événements se sont produits dans les jours qui ont suivi le bombardement d’Hiroshima et de Nagasaki.

Mais ils ont été éclipsés par la bombe atomique.

Et c’était bien l’objectif recherché.

Car ainsi, le crédit de la fin de la guerre fut attribué aux bombes atomiques américaines.

Mais ce n’est pas tout.

La possession confirmée d’une telle arme donna à Truman et Byrnes un tel sentiment de puissance qu’ils pouvaient revenir sur les promesses antérieures faites aux Russes et tenter d’intimider Moscou en Europe. En ce sens, les bombes sur Hiroshima et Nagasaki ont non seulement tué sans raison des centaines de milliers de civils mais ont également déclenché la guerre froide.

Hiroshima et la guerre froide

Une observation très importante sur les effets de la bombe atomique est attribuée au général Dwight D. Eisenhower. Comme son fils l’a raconté, il était profondément abattu en apprenant à la dernière minute que la bombe serait utilisée. Peu après Hiroshima, Eisenhower aurait dit en privé :

« Avant l’utilisation de la bombe, j’aurais dit oui, tant j’étais sûr que nous pourrions préserver la paix avec la Russie. Maintenant, je ne sais pas. Jusqu’à présent, j’aurais dit qu’à nous trois, la Grande-Bretagne avec sa puissante flotte, l’Amérique avec la plus puissante force aérienne, et la Russie avec la plus grande force terrestre sur le continent, nous trois, nous aurions pu garantir la paix du monde pendant une longue, très longue période à venir. Mais maintenant, je ne sais pas. Partout les gens ont peur et sont troublés. Tout le monde se sent en insécurité à nouveau ». [2]

En tant que commandant suprême des Forces alliées en Europe, Eisenhower avait appris qu’il était possible de travailler avec les Russes. Les systèmes économiques et politiques intérieurs des États-Unis et de l’URSS étaient totalement différents, mais sur la scène internationale, ils pouvaient coopérer. En tant qu’alliés, leurs différences étaient principalement dues à la défiance et pouvaient être surmontées.

L’Union soviétique victorieuse avait été dévastée par la guerre : les villes en ruines, quelque vingtaine de millions de morts. Les Russes voulaient de l’aide pour reconstruire. Auparavant, sous Roosevelt, il avait été convenu que l’Union soviétique obtiendrait des réparations de l’Allemagne, ainsi que des crédits des États-Unis. Tout à coup, il n’en était plus question. Lorsque la nouvelle de l’essai au Nouveau-Mexique est tombée, Truman s’écria : « Maintenant, les Russes vont marcher droit. » Parce qu’ils se sentaient tout à coup tout-puissants, Truman et Byrnes décidèrent de faire preuve de fermeté avec les Russes.

On dit à Staline que la Russie ne pourrait prélever de réparations que sur la partie orientale de l’Allemagne, en grande partie agricole, occupée par l’Armée rouge. Ce fut la première étape de la division de l’Allemagne, à laquelle Moscou s’opposait en réalité.

Puisque plusieurs des pays d’Europe de l’Est s’étaient alliés à l’Allemagne nazie, et comptaient de puissants éléments anti-russes, la seule condition posée par Staline pour ces pays (alors occupés par l’Armée rouge) était que leurs gouvernements ne devaient pas être activement hostiles à l’URSS. Pour cette raison, Moscou privilégiait la formule des « démocraties populaires », c’est-à-dire de coalitions excluant les partis d’extrême droite.

Se sentant tout-puissants, les Etats-Unis haussèrent le niveau de leurs exigences en demandant des « élections libres » dans l’espoir d’installer des gouvernements anticommunistes. Ce qui se retourna contre eux. Au lieu de céder à la menace atomique implicite, l’Union soviétique s’est braquée sur sa position. Au lieu de desserrer le contrôle politique sur l’Europe de l’Est, Moscou imposa des régimes tenus par des partis communistes - et accéléra son propre programme de bombe atomique. La course aux armements nucléaires était lancée.

« Le beurre et l’argent du beurre »

John J. McCloy, qualifié par son biographe Kai Bird comme le « président informel de l’establishment américain », déclara à l’époque au Secrétaire à la guerre, Henry Stimson, que : « J’ai toujours défendu la position que nous devions avoir le beurre et l’argent du beurre, que nous devions agir avec les mains libres, en vertu du présent accord régional, en Amérique du Sud, et, en même temps, intervenir rapidement en Europe; que nous ne devions céder aucun de ces points... » [3] Stimson répondit : « Je pense que oui, absolument. »

En bref, les États-Unis devaient conserver leur sphère d’influence sur tout le continent américain, revendiquée par la doctrine Monroe, tout en privant la Russie de sa propre zone tampon.

Il est nécessaire ici d’établir une distinction nette entre politique intérieure et politique étrangère. La nature du régime intérieur soviétique a pu être aussi mauvaise qu’on l’a décrit, mais en matière de politique étrangère, Staline respectait scrupuleusement les accords passés avec les alliés occidentaux - abandonnant, par exemple, les communistes grecs lorsqu’ils ont été écrasés par les Anglo-Américains après la guerre. Ce sont les États-Unis qui sont revenus sur les accords passés à Yalta, présentés ensuite pour cela comme autant de concessions faites à « l’agression communiste ». Staline n’avait nullement le souhait de promouvoir la révolution communiste en Europe occidentale, encore moins d’envahir ces pays. En fait, son refus de promouvoir la révolution mondiale a été précisément à la base de la campagne contre le « stalinisme » lancée par les Trotskystes - y compris de Trotskystes dont la dévotion à la révolution mondiale s’est maintenant déplacée en défense des guerres US déclenchée pour renverser tel ou tel régime.

Il y a une doctrine dominante à l’ouest selon laquelle les dictatures font la guerre et les démocraties font la paix. Rien ne le démontre. Des dictatures (prenez l’Espagne de Franco) peuvent être conservatrices et autocentrées. Les plus grandes puissances impérialistes, la Grande-Bretagne et la France, étaient des démocraties. L’Amérique démocratique est loin d’être pacifique.

Tandis que l’Union soviétique développait son propre arsenal nucléaire, les États-Unis furent incapables d’interférer efficacement en Europe de l’Est et se retournèrent vers des ennemis plus faibles, renversant les gouvernements en Iran et au Guatemala, s’enlisant au Vietnam, selon la théorie qu’ils n’étaient que des agents de l’ennemi communiste soviétique. Mais maintenant que l’Union soviétique s’est effondrée, abandonnant la zone tampon de la Russie en Europe de l’Est, semble apparaître une résurgence de la confiance qui submergea Truman : l’euphorie du pouvoir sans limites. Sinon, pourquoi le Pentagone lancerait-il un programme de mille milliards de dollars pour renouveler l’arsenal nucléaire des Etats-Unis, tout en positionnant des troupes et des armes offensives aussi près que possible de la frontière russe ?

Dans son livre de 1974, The President Is Calling [Le Président appelle],sur ses relations avec son frère Dwight, Milton Eisenhower écrit : « Notre emploi de cette nouvelle force à Hiroshima et Nagasaki fut une provocation suprême à l’égard des autres nations, en particulier l’Union Soviétique. » Et il ajoute, « Certainement, ce qui est arrivé à Hiroshima et Nagasaki restera à jamais sur la conscience du peuple américain. »

Hélas, à ce jour, tout prouve le contraire. Les critiques s’inquiétant ont été marginalisées. Les mensonges officiels systématiques sur la « nécessité de sauver des vies américaines », ont entretenu une totale bonne conscience collective dans le peuple américain, tandis que le pouvoir procuré par la bombe a suscité un sentiment durable d’ « exceptionnalité » moralisatrice parmi les dirigeants du pays. Il n’y a que nous les Américains qui puissions faire ce que les autres ne peuvent pas faire, parce que nous sommes « libres » et « démocratiques » et les autres – si nous le décidons ainsi - ne le sont pas. D’autres pays, parce que non « démocratiques », peuvent être détruits afin d’être libérés. Ou juste détruits. Voilà la quintessence de « l’exceptionnalité » qui, pour Washington, tient lieu de « conscience du peuple américain », une conscience qui n’a pas été éveillée par Hiroshima, mais asphyxiée.

La morale en sommeil

En tant qu’invité à Hiroshima, Obama a pontifié habilement :

« Les guerres de l’ère moderne nous enseignent cette vérité. Hiroshima enseigne cette vérité. Les progrès technologiques sans progrès équivalents des institutions humaines peuvent nous condamner. La révolution scientifique qui a conduit à la fission d’un atome nécessite une révolution morale. »

Eh bien oui, mais une telle révolution morale n’a pas eu lieu.

« ... La mémoire du matin du 6 août 1945 ne doit jamais s’effacer. Cette mémoire permet de combattre la complaisance. Elle alimente notre imagination morale. Il nous permet de changer. »

« Le changement » est une spécialité d’Obama. Mais il n’a rien fait pour changer notre politique sur les armes nucléaires, sauf pour la renforcer. Aucune trace d’« imagination morale » imaginant la dévastation vers laquelle cette politique nous mène. Pas d’idées imaginatives pour atteindre le désarmement nucléaire. Juste des promesses de ne pas laisser les méchants s’emparer de telles armes, parce qu’elles sont à nous.

« Et depuis ce jour fatidique, » a poursuivi Obama, « nous avons fait des choix qui nous donnent espoir. Les États-Unis et le Japon ont forgé non seulement une alliance, mais une amitié qui a apporté beaucoup plus pour notre peuple que nous n’aurions jamais pu obtenir par la guerre. »

Cette phrase est sinistre. En réalité, c’est précisément par la guerre que les États-Unis ont forgé cette alliance et cette amitié - que les États-Unis essaient maintenant de militariser dans leur « pivot asiatique ». Cela signifie que nous pouvons rayer de la carte avec des armes nucléaires deux villes d’un pays et finir avec « non seulement une alliance, mais une amitié ». Alors pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Pourquoi ne pas se faire plus « d’amis » de ce genre, par exemple en Iran, pays que Hillary Clinton s’est dit prête à « anéantir » si les circonstances le demandent.

« Voilà un avenir que nous pouvons choisir », a déclaré Obama, « un avenir dans lequel Hiroshima et Nagasaki sont connus non pas comme l’aube de la guerre atomique, mais comme le début de notre propre éveil moral. »

Mais jusqu’à présent, Hiroshima et Nagasaki sont très loin de marquer le « début de notre propre éveil moral ». Au contraire. L’illusion de posséder un pouvoir sans limites ôte toute nécessité d’auto-examen critique, toute besoin de faire un véritable effort pour comprendre ceux qui ne sont pas comme nous et qui ne veulent pas être comme nous, mais pourraient partager la planète en paix si nous les laissions tranquilles.

Puisque nous sommes tout-puissants, nous devons être une force du bien. En réalité, nous ne sommes ni l’un ni l’autre. Mais nous semblons incapables de reconnaître les limites de notre « exceptionnalité ».

Les bombes sur Hiroshima et Nagasaki ont plongé les dirigeants des États-Unis dans un sommeil moral dont ils ont encore à se réveiller.

Diana Johnstone

Notes.

[1] Tout cela est connu des experts. Les preuves documentaires ont été présentées par Gar Alperovitz dans les 800 pages de son livre de 1995, The Decision to Use the Atom Bomb [la décision d’utiliser la bombe atomique]. Cependant, les mensonges officiels survivent à une réfutation documentée.

[2] Alperovitz pp 352-3.

[3] p.254 Ibid.

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Publié par Solidarité Internationale PCF - dans Etats Unis-Canada
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