wpid-zionism1.jpgComment Israël a favorisé l'émergence du Hamas



Article d'Anthony Higgins, pour le Wall Street Journal, publié initialement en janvier 2009



Traduction (et intro) MA pour http://solidarite-internationale-pcf.over-blog.net/



La rédaction du site ne partage pas nécessairement l'intégralité des opinions, assertions indiquées par l'auteur dans cet article rédigé pour le journal de référence de la bourgeoisie financière nord-américaine, néanmoins nous estimons qu'il s'agit d'une pièce utile à la réflexion, apportant des témoignages de première main du côté israélien.



Il révèle les liaisons dangereuses entre l’État sioniste et le mouvement islamiste – bien qu'il soit mal-aisé d'identifier le degré d'influence, de connivence, de soutien du premier au second – dans les années 1970-1980 au moment où ils avaient un ennemi commun : la résistance palestinienne laïque, nationaliste de gauche, marxiste (ou marxisante).



Comme ailleurs avec les Frères musulmans (contre les nassériens), ou avec les Talibans (contre les Soviétiques en Afghanistan) – et les exemples pourraient être déclinés à l'infini – les forces de l'impérialisme n'ont jamais hésité devant les alliances avec les islamistes radicaux.



En lorgnant sur l'épave d'un bungalow voisin touché par une roquette palestinienne, un fonctionnaire israélien Avner Cohen fait remonter la trajectoire du missile à une « erreur stupide, énorme », il y a trente ans de cela.



Le Hamas, une création d’Israël



« Le Hamas, à mon grand regret, est une création d’Israël », déclare M.Cohen, un juif né en Tunisie qui travaille à Gaza depuis plus de deux décennies.



Responsable aux affaires religieuses dans la région jusqu'en 1994, M.Cohen a pu observer la formation du mouvement islamiste, son renforcement aux côtés de ses rivaux laïcs et sa métamorphose dans le Hamas actuel, un groupe militant se vouant à la destruction d’Israël.



Au lieu d'essayer d'endiguer les islamistes de Gaza dès le début, affirme M.Cohen, Israël les a pendant des années tolérés et, dans certains cas, encouragés comme contre-poids aux nationalistes laïcs de l'Organisation de Libération de la Palestine (OLP) et sa faction dominante, le Fatah de Yasser Arafat.



Israel a coopéré avec un clerc paralysé, à moitié aveugle, nommé Cheikh Ahmed Yacine, même si il posait les fondations de ce qui allait devenir le Hamas.



Le Cheikh Yacine continue à inspirer les militants actuels ; pendant la récente guerre à Gaza, les combattants du Hamas ont affronté les troupes israéliens avec des « Yacines », des grenades intégrées à des roquettes nommées en l'honneur du clerc. (…)



Un regard sur ces relations avec les radicaux palestiniens – y compris certains tentatives peu connues de coopération avec les Islamistes – qui doit remonter à plusieurs décennies, et révèle un catalogue aux conséquences inattendues et souvent périlleuses. (…)



L'expérience d’Israël fait écho à celle des États-Unis qui, durant la Guerre froide, ont perçu les Islamistes comme un allié utile contre le communisme. Les forces anti-soviétiques soutenues par les Etats-unis après l'invasion de l'Afghanistan par Moscou en 1979, sont devenues ensuite Al-Qaeda.



Ce qui est en jeu, c'est l'avenir de ce qui fut le Mandat britannique de Palestine, les terres bibliques comprenant désormais Israël et les territoires palestiniens de Cisjordanie et de Gaza. Depuis 1948, date de création de l’État d’Israël, les Israéliens et les Palestiniens revendiquent le même territoire.



La cause palestinienne fut portée pendant des décennies par l'OLP, qu’Israël percevait comme une organisation terroriste, à détruire jusqu'aux années 1990, au moment où l'OLP a abandonné son objectif de destruction de l’État juif.



Le rival palestinien de l'OLP, le Hamas, mené par des militants islamistes, refusait de reconnaître Israël et appelait à continuer la « résistance ». Le Hamas contrôle désormais Gaza, une bande de terre sur-peuplée, appauvrie sur la Méditerranée où Israël a retiré ses troupes et ses colons en 2005.



Israel reconnaît l'ancêtre du Hamas comme

« organisation de charité islamique »



Quand Israël a rencontré pour la première fois les Islamistes à Gaza dans les années 1970 et 1980, ils semblaient se concentrer sur l'étude du Coran, pas sur l'affrontement avec Israël.



Le gouvernement israélien a officiellement reconnu le précurseur du Hamas, « Mujama Al-Islamiya », comme une organisation de charité.



Il autorisa les membres de Mujama à fonder une université islamique et à construire des mosquées, des associations et des écoles. Israël resta en retrait lorsque les Islamistes et leurs rivaux de gauche laics s'affrontèrent, souvent violemment, pour l'influence sur Gaza et la Cisjordanie.



« Quand je regarde à l'enchaînement des événements, je pense que nous avons réalisé une erreur », déclare David Hacham, qui a travaillé à Gaza à la fin des années 1980, au début des années 1990 comme expert pour les Affaires arabes dans l'armée israélienne. « Mais à l'époque, personne ne pensait à ce qui aurait pu arriver ensuite ».



Les responsables israéliens qui ont servi à Gaza ne sont pas tous d'accord sur l'estimation du poids de leurs actions sur l'émergence du Hamas. Certains accusent des outsiders de la montée en puissante récente du groupe, en premier lieu l'Iran.



C'est l'opinion propagée par le gouvernement israélien : « Le Hamas à Gaza a été construit par l'Iran comme une base pour son pouvoir, et il le soutient, le finance, entraîne ses troupes, lui fournit des armes modernes », a déclaré samedi dernier M.Olmert. Hamas a toujours dénié avoir reçu la moindre aide militaire de l'Iran (…)



Quand il devint clair au début des années 1990 que les Islamistes de Gaza étaient devenus un groupe religieux luttant contre Israel – particulièrement après les attentats suicide de 1994 – Israel a alors engagé une répression féroce contre le Hamas. (...)

Nasser face à Israël et aux Frères musulmans



Le Hamas plonge ses origines dans les Frères musulmans, un groupe fondé en Egypte en 1928. Les Frères pensent que les malheurs du monde arabe proviennent d'un manque de foi islamique.



Son slogan : « l'Islam est la solution, le Coran notre constitution ». Sa philosophie sous-tend un Islam politique modernisé, mais souvent violemment intolérant, de l'Algérie à l'Indonésie.



Après la création d’Israël en 1948, les Frères recrutaient quelques partisans dans les camps de réfugiés palestiniens à Gaza et ailleurs, mais les activistes laïcs dominèrent le mouvement nationaliste palestinien.



A l'époque, Gaza était sous contrôle égyptien. Le président était alors Gamal Abdel Nasser, un nationaliste laïc qui avait brutalement réprimé les Frères. En 1967, Nasser subit une défaite cuisante après le triomphe israélien de la guerre des Six jours. Israël prend le contrôle de Gaza et de la Cisjordanie.



« Nous étions tous sous le choc », déclare l'écrivain palestinien et partisan du Hamas Azzam Tamimi. Il était alors étudiant au Koweit et déclare qu'il s'est alors rapproché d'un camarade de classe du nom de Khaled Mashaal, désormais chef politique du Hamas à Damas.



« La défaite arabe de 1967 a été une formidable opportunité pour les Frères », affirme M.Tamimi.



A Gaza après 1967, Israel lance la chasse aux nationalistes laics palestiniens … et légalise les islamistes



A Gaza, Israël lance la chasse aux membres du Fatah et des autres factions laiques de l'OLP, mais il abandonne les restrictions imposées aux activistes islamistes par les anciens possesseurs égyptiens.



Le Fatah, établi en 1964, était la colonne vertébrale de l'OLP, responsable d'enlèvements, d'attentats et d'actes de violence contre Israel. Les États arabes en 1974 déclarèrent l'OLP « seul représentant légitime » du peuple palestinien au niveau mondial.



Les Frères musulmans, menés à Gaza par le Cheikh Yacine, pouvait enfin diffuser leur message librement.



Tout en lançant divers programmes de charité, le Cheikh Yacine recevait de l'argent pour republier les écrits de Said Qoutb, membre égyptien des Frères qui, avant son exécution par le Président Nasser, prônait le djihad mondial. Il est désormais vu comme un des idéologues fondateurs de l'Islam politique militant.



M.Cohen, qui travaillait à l'époque pour le département aux affaires religieuses du gouvernement israélien à Gaza, dit qu'il a commencé à entendre des rapports inquiétants dans les années 1970 sur le Cheikh Yacine, de la part de clercs musulmans traditionnels.



Il dit qu'ils l'ont mis en garde sur le fait que le cheikh n'avait aucune formation islamique officielle et qu'il s'intéressait en fait plus aux questions politiques qu'à celles se rapportant à la foi. « Ils disaient, 'éloignez-vous de Yacine, c'est un grand danger' », se rappelle M.Cohen.



En revanche, l'administration militaire israélienne à Gaza jetait un regard favorable sur le clerc paralysé, qui avait mis sur pied un vaste réseau d'écoles, de cliniques, de bibliothèques et de crèches.



Le Cheikh Yacine avait formé le groupe islamiste Mujama Al-Islamiya, officiellement reconnu comme organisation de charité et ensuite, en 1979, comme association. Israël appuya également la création de l'Université islamique de Gaza, désormais vu comme un foyer militant. (…)



Le Général de brigade Yitzhak Segev, gouverneur à Gaza en 1979, affirme qu'il n'avait aucune illusion sur les intentions à long-terme du Cheikh Yacine ou les dangers de l'Islam politique (…)



Un ennemi commun : « les militants palestiniens laïcs »



Cependant, à Gaza, dit-il, « notre principal ennemi était le Fatah » et le clerc « était à 100 % pacifique » envers Israël. Les anciens responsables disent aussi qu’Israël à l'époque craignait d'être perçu comme un ennemi de l'Islam.



M.Segev prétend qu'il avait des contacts réguliers avec le Cheikh Yacine, en partie pour garder un œil sur lui. Il visita sa mosquée et rencontra le clerc une dizaine de fois. Il était alors illégal pour tout Israélien de rencontrer quelqu'un de l'OLP.



M.Segev s'est ensuite arrangé pour que le clerc puisse être conduit en Israël pour suivre un traitement médical. « Nous avions aucun problème avec lui », dit-il.



En fait, le clerc et Israël avaient un ennemi commun : les militants palestiniens laïcs.



Après l'échec d'une tentative à Gaza d'expulser les laïcs de la direction du Croissant-rouge palestinien, la version musulmane de la Croix-rouge, Mujama organisa une manifestation violente, prenant d’assaut le bâtiment du Croissant-rouge.



Les Islamistes attaquèrent également des commerces vendant de l'alcool ainsi que des cinémas. L'armée israélienne n'intervint pas. (…)



« Une alternative à l'OLP »



Les affrontements entre Islamistes et nationalistes laïcs se sont étendus à la Cisjordanie et sont montés d'un cran au début des années 1980, touchant les campus universitaires, en particulier l'Université Birzeit, centre de l'activisme politique.



Alors que la lutte entre factions étudiantes rivales à Birzeit devenait de plus en plus violente, le Général de brigade, Shalom Harari, qui était un officier des services de renseignement à Gaza, reçut un appel de la part des soldats israéliens surveillant un check-point sur la route de Gaza.



Ils avaient arrêté un bus transportant des militants islamistes qui voulaient se joindre à la bataille contre le Fatah à Birzeit. « J'ai dit : si ils veulent s'exterminer mutuellement, qu'ils y aillent »,se rappelle M.Harari.



Un leader de la faction islamiste de Birzeit était à l'époque Mahmoud Musleh, désormais député pro-Hamas élu en 2006. Il se souvient comment les forces de sécurité israéliennes, si agressives habituellement, se sont mises en retrait, laissant se développer la conflagration.



Il dénie toute collusion entre son propre camp et les Israéliens, mais dit-il : « ils espéraient que nous allions devenir une alternative à l'OLP ».



Une année plus tard, en 1984, l'armée israélienne fut renseignée de la part de partisans du Hamas que le Cheikh Gaza et les Islamistes de Gaza collectaient des armes. Les troupes israéliennes firent une descente dans une mosquée et trouvèrent une cache d'armes. Le Cheikh Yacine fut emprisonné.



Il dit aux interrogateurs israéliens que les armes étaient destinées à être utilisées contre les rivaux palestiniens, pas contre Israël, selon M.Hacham, expert aux affaires militaires qui s'entretenait fréquemment avec les Islamistes incarcérés.



Le clerc fut libéré un an après et continua à étendre l'organisation de Mujama à travers toute la bande de Gaza.



Au moment de l'arrestation du Cheikh Yacine, M.Cohen, responsable aux affaires religieuses, adressa un rapport aux responsables militaires et civils israéliens à Gaza décrivant le clerc comme une figure « diabolique », et mettant en garde contre la politique israélienne qui permettait à Mujama de se développer et devenir une force dangereuse. (…)



M.Harari, officier des services de renseignement, dit que cette mise en garde comme d'autres furent ignorées. La raison, selon lui, est pure négligence, pas un désir de renforcer les Islamistes : « Israel n'a jamais financé le Hamas. Israel n'a jamais armé le Hamas ». (...)

Après l'Intifada, les contacts maintenus entre Israel et Hamas



En 1987, plusieurs Palestiniens étaient tués lors d'un accident de la route impliquant un conducteur israélien, déclenchant une vague de protestation connue comme la première Intifada. M.Yacine et six autres Islamistes du Mujama lancèrent le Hamas, ou le Mouvement de résistance islamique.



La Charte du Hamas, publiée un an après, est imprégnée d'anti-sémitisme et déclare que le « djihad est la voie, et la mort pour la cause d'Allah est la croyance la plus sublime ».



Les responsables israéliens, toujours focalisés sur le Fatah, continuèrent à maintenir des contacts avec les Islamistes de Gaza.



M.Hacham, l'expert militaire aux affaires arabes, se rappelle avoir fait se rencontrer un des fondateurs du Hamas, Mahmoud Zahar, avec le ministre de Défense israélien, Yitzhak Rabin, dans le cadre des consultations régulières entre responsables israéliens et palestiniens qui n'étaient pas associés à l'OLP. (…)



Dans le même temps, son ennemi, l'OLP abandonna l'idée d'une destruction d’Israël et commença à négocier pour une solution à deux États. Le Hamas l'accusa de trahison. Cette accusation trouva une certaine résonance lorsqu'Israel continua à construire des colonies sur les territoires palestiniens occupés, en particulier en Cisjordanie. (…)



Incapable de déraciner un réseau islamiste désormais bien établi, qui avait tout à coup remplacé l'OLP comme son principal ennemi, Israël a tenté de le décapiter. Il a commencé à viser les leaders du Hamas. Cela n'a pas ébranlé la force du Hamas, et cela a même parfois aidé le groupe. (…)



Efraim Halevy, officier du Mossad (…) a poussé ces dernières années à la négociation avec le Hamas. Il prétend que le « Hamas peut être écrasé » mais pense que le « prix à payer serait trop élevé pour Israël ».



Quand le voisin laïc et autoritaire d’Israël, la Syrie, a lancé une campagne pour écraser les Frères musulmans au début des années 1980, elle a tué plus de 20 000 personnes, la plupart des civils. (…)



De retour dans sa maison, après avoir constaté les dégâts chez son voisin, M.Cohen, ancien responsable aux affaires religieuses à Gaza, maudit le Hamas et ce qu'il voit comme des erreurs qui ont permis aux Islamistes de s'enraciner à Gaza.



 

Il se rappelle d'une rencontre dans les années 1970 avec un clerc islamique traditionnel qui voulait qu’Israël cesse de coopérer avec les Frères musulmans suivant le Cheikh Yacine. « Il me dit : vous allez avoir de gros regrets dans 20 ou 30 ans. Il avait raison ».

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