img1024-700_dettaglio2_MOVIMENTO-FORCONI-600x400.jpgDe quoi les « Forconi » sont-ils le nom ? Jacquerie instrumentalisée, dérive fascisante et faillite de l’organisation de classe en Italie



Article AC pour http://solidarite-internationale-pcf.over-blog.net/



Ce qui se passe en Italie ne peut qu’attirer notre attention. Un mouvement parallèle aux « bonnets rouges », dans un contexte analogue, enraciné dans une même exaspération collective, une même récupération patronale, une même faillite des organisations de classe.



De quoi les « Forconi » sont-ils le nom ? Un mouvement de classe, peut-être mais de quelle classe. Une vague anti-système « spontanée » mais pourtant si bien organisée. Une impulsion de masse à la caractérisation difficile : entre jacquerie et poujadisme, populisme a-politique et proto-fascisme.



Derrière les étiquettes simplistes, il convient de revenir sur la base (et la direction) de classe du mouvement, les intérêts qu’il sert et la place qu’il occupe dans le système.

 

La base de classe du mouvement des « Forconi »  : un mouvement de la petite-bourgeoisie désemparée

 

La base de classe du mouvement s’ancre dans une petite-bourgeoisie traditionnelle, écrasée par la crise, engagée dans une « révolte anti-fiscale »  : chauffeurs routiers, petits commerçants et artisans, agriculteurs et éleveurs.

 

Une fronde aux accents de jacquerie et de poujadisme à l’italienne, avec la même explosion de colère confuse contre le pouvoir central, l’Etat, les taxes, les « politiques ».

 

Anti-parti, anti-politique, anti-Etat, c’est le triptyque du mouvement basé sur un rejet populiste de la transformation sociale par l'organisation  : « tutti a casa » (Qu’ils s’en aillent tous), « non ce le facciamo piu » (on nous la fait plus) sont les slogans qui reviennent dans le mouvement.

 

Une « révolte » qui a pris aussi progressivement un caractère de plus en plus anti-européen mais nationaliste, la référence omniprésente à la « nation », aux « trois couleurs » gomme tout antagonisme de classe, sert d’alternative vague aux affiliations partisanes ou idéologiques.

 

Ce mouvement est parti début 2012 en Sicile d’une série de blocages routiers organisés par les chauffeurs routiers, suivis par les agriculteurs, avant de s’étendre à la fin de cette année à toute l’Italie, à partir d’une manifestation nationale le 9 décembre.



A Naples, Turin, Milan, Parme, Bari, du nord au sud, toute l’Italie a été touchée par la vague des « Forconi  ». Les cortèges urbains ont été remplis de jeunes chômeurs, de marchands ambulants, mais aussi d'étudiants de jeunes travailleurs – souvent infiltrés par des groupes d'extrême-droite comme « CasaPound » ou « Forza nuova », présents parmi les jeunes des quartiers populaires.

 

C’est par cette alliance entre une petite-bourgeoisie rurale en déclin mais fortement organisée, et d’un lumpen prolétariat urbain agité mais sans direction claire que les « Forconi » ont pris forme.

 

Il serait par ailleurs naïf de penser que le mouvement est né « spontanément ». Tant dans les villes, avec les centres sociaux, les groupes de supporters ultra que dans les campagnes, avec les puissants syndicats catégoriels, le mouvement est fortement encadré et organisé.

 

Qui est derrière le mouvement  ? Les mains des franges les plus réactionnaires du patronat

 

Pour comprendre le mouvement des « Forconi », il faut saisir ceux qui en sont à l’origine, l’encadrent et l’instrumentalisent. Ce sont des organisations incarnées par des personnages pas du tout « a-politiques », avançant leurs intérêts dans la confusion générale.

 

D’abord, ce sont des syndicats (patronaux) catégoriels – proche de la droite extrême. Loin de souhaiter un affrontement général, il s’agit de faire du lobbying et du chantage auprès de l’Etat pour obtenir des « allégements de charge  », des avantages fiscaux

 

C’était la perspective des syndicats de chauffeurs routiers et agriculteurs siciliens  : obtenir une baisse des taxes sur les carburants (tout en bénéficiant des subventions publiques  !). Sur la satisfaction de cette revendication, les chauffeurs routiers ont déjà arrêté le mouvement.

 

Les leaders syndicaux n’ont rien de neutre. Du côté des routiers, Salvatore Bella, leader d’AITRAS (Association italienne des transporteurs siciliens) est un ancien de Forza Italia, le parti de Berlusconi, le « Mouvement autonome des transporteurs » se revendique de … l’Aube dorée grecque  !

 

Parmi les syndicats agricoles, les liens avec les mouvements d'extrême-droite sont étroits.



Azione Rurale est l'héritière de la branche « agricole » de l’ex-parti fasciste Alleanza Nazionale  ; les « COBAS du lait » sont réputés pour leurs liens avec la Ligue du nord, tandis que la Ligue pour la terre est l’émanation du groupuscule néo-fasciste, « Force nouvelle » (FN). Tout un programme.

 

Ensuite, ce sont des leaders «  autonomistes » et pro-européens qui pilotent le mouvement. Si la base reprend des slogans anti-européens, nationaux, les directions sont tentées par la révolte autonomiste, quasi-féodale, intégrée à une « Europe des régions ».



En premier lieu la « troika » dirigeante  : le propriétaire agricole latin Danilo Calvani (venu à Rome rencontrer les manifestants en jaguar!), l'artisan-menuisier vénitien Luca Chiavegato et le gros agriculteur sicilien Mariano Ferro.

 

Ainsi, le leader du mouvement au Nord, Luca Chiavegato est un militant indépendantiste vénitien, européiste, fondateur du mouvement LIFE (les Libres entrepreneurs fédéralistes européistes !) dont le drapeau reprend le drapeau de la Vénétie et celui de l'Union européenne.

 

En Sicile, tant Salvatore Bello que la figure du mouvement, Mariano Ferro, sont des cadres de la branche sicilienne (« le Parti des Siciliens ») du « Mouvement pour les autonomies » (MPA), qui a fait une percée spectaculaire aux dernières élections régionales, avec 10 % de voix.

 

Le « Parti des siciliens », dont Ferro et Bello sont des représentants, est un partenaire historique de la « Ligue du nord », désormais un allié du Parti des libertés de Berlusconi – son fondateur a été condamné dernièrement à 10 ans d'inéligibilité pour liens avec la Mafia, ce qui soulève des questions sur les véritables instigateurs du mouvement des Fourches.

 

Il suffit de voir le programme des « Forconi » en 2012 pour comprendre son orientation politique  : baisse de la charge fiscale sur les entreprises, rétablir des formes de protectionnisme pour soutenir la compétitivité des firmes italiennes. Un programme clairement des petits et moyens patrons.

 

Le «  fascisme des origines  » ? Un parallèle troublant quoique limité

 

A-t-on affaire à un mouvement proto-fasciste  ? Nombre sont ceux qui appellent au loup – à des finalités politiciennes –, la réalité est à la fois troublante de parallèles historiques, mais elle incite objectivement à la prudence face à de tels rapprochements.

 

Le rejet viscéral de la politique, des partis, syndicats, la seule référence à la nation (les cris « Italia, Italia »), tout comme l’indifférence (le « me ne frego » des fascistes, je m’en fous, proche de celui des Forconi), la haine, la destruction (l’ « anti-tout ») ont formé le terreau du fascisme en Italie.

 

Déjà, les manifestations dans le nord de l’Italie ont dégénéré en assauts contre les centres de travail de la CGIL au nord du pays, plusieurs librairies se sont retrouvés attaquées, leurs livres incendiés.

 

Le mot d’ordre des « forconi »  : « arrêtons l’Italie » ne doit passer ni par une grève générale ni par le syndicat, mais plutôt dans la collaboration avec les forces de l’ordre, comme ce fut constaté en divers lieux, comme l’appelle de ses vœux un Beppe Grillo.

 

Un des leaders du mouvement, Danilo Calvani, a même souhaité la mise en place d’un « gouvernement militaire de transition » à la place du gouvernement en place. Certains avaient appelé à une « marche sur Rome » le 11 décembre, finalement annulée.

 

Tout comme la récupération de thèmes sociaux, voire traditionnellement accolés aux organisations de classe, est typique du fascisme des origines : la critique de l’Europe du grand patronat, la défense de l’emploi industriel, le parti des « petits  » contre les « gros ».

 

Le parallèle est troublant jusque dans le choix du symbole. Le fascisme avait repris le « fascio », ce fagot de bois devenu le symbole des syndicats agricoles siciliens début du XX ème siècle, tout comme le mouvement a pris la « forca  », la fourche, typique des jacqueries.

 

Le parallèle fasciste trouve une résonance dans la faillite de la classe politique italienne, discréditée et impuissante à trouver une « solution normale », à la merci des apprentis sorciers Berlusconi et Grillo, prêts à saborder la « démocratie bourgeoise » pour des aventures populistes incertaines.

 

Toutefois, le parallèle rencontre aussi des limites.



Le mouvement n’a pas encore de centre organisé, il ne rencontre pas une force antagoniste révolutionnaire – contre laquelle le fascisme constitue nécessairement une réaction – enfin, le mouvement est lui-même tiraillé par des contradictions internes.

 

La faillite de la « gauche » : protester contre les protestations plutôt que mener des manifestations sur des positions de classe  



La responsabilité de la « gauche » italienne dans ce mouvement de colère périlleux est lourde. Les jeux politiciens détestables se multiplient, s’entremêlent, quitte à jeter par-dessus-bord ce qu’il reste de la démocratie italienne.

 

Le PD (Parti démocrate) n’hésite pas à gonfler le mouvement pour pouvoir ensuite se présenter comme un rempart face aux « Forconi » et Grillo  : une gauche « responsable », européiste, libérale face à un mouvement populiste, anti-européen, nationaliste et fascisant.



Même son de cloche du côté de l’aile libérale du Parti des Libertés (PdL), chez un Angelino Alfano ou chez les deux derniers présidents du conseil centristes Mario Monti ou Enrico Letta, soudant l’ « Union sacrée » bourgeoise contre le populisme, peut-être demain avec Matteo Renzi à sa tête, le jeune loup du PD, un ultra-libéral à faire passer Berlusconi pour un modéré  !

 

Mais c’est surtout du côté de ce qu’il reste du mouvement de classe, des organisations révolutionnaires que la faillite est totale.

 

Les héritiers du PCI – le PdCI et Refondation communiste – sont incapables d’impulser un mouvement social de classe de cette ampleur. Refondation et d’autres lorgnent déjà vers la constitution d’un « Parti de gauche » à l’italienne, nouvelle combinaison politicienne.

 

Du côté du syndicat, la dérive est encore plus tragique.

 

La CGIL, syndicat de classe historique, a signé un texte commun en octobre dernier avec le patronat (Confindustria) et les syndicats de collaboration (CISL, UIL) réclamant … la baisse du coût du travail par des allégements fiscaux  !



C’est pour masquer cette collaboration ouverte, l’absence totale de mouvement social – si ce n’est la grève du 18 novembre lancée par les syndicats de base de l’USB, notamment dans les transports – que la CGIL tente désormais de se faire entendre dans l’opposition au populisme des « forconi ».

 

La CGIL, si discrète face à la boucherie patronale, a été prompte à dénoncer légitimement les actes violents de certains manifestants contre les sièges du syndicat, à mettre en garde contre les «  solutions autoritaires  ».

 

Les « Forconi » (tout comme Grillo dans un créneau analogue) jouent ainsi un rôle plaisant pour le système  :



ils permettent de renforcer l' « Union sacrée » contre le fascisme montant ; de faire monter une opposition assimilée à la réaction, et canalisée dans une impasse ; enfin surtout de dévoyer des positions sur l'Union européenne, la fiscalité, le rejet du consensus dominant.



 

Le mouvement des «  Forconi  » ne se laisse pas facilement analyser, seul l'histoire nous dira de quoi il était porteur. Néanmoins, comme en France, il est révélateur autant des potentialités de la colère populaire que des risques qu'ils portent, ils révèlent surtout le pire que peut receler la liquidation des organisations de classe, révolutionnaires.

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