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11 novembre 2013 1 11 /11 /novembre /2013 07:47

ugtt-utica.jpgDerrière le « dialogue national » en Tunisie : un processus piloté par le patronat (l'UTICA) pour restaurer la « stabilité »

 

Article AC pour http://solidarite-internationale-pcf.over-blog.net/

 

Le 3ème round du « dialogue national » en Tunisie s'achève sur une impasse provisoire. Au-delà des divisions politiciennes, un consensus émerge entre syndicat, patronat et forces politiques dominantes autour d'une « union nationale » dans les intérêts du capital.

 

Deux ans et demi après la chute de Ben Ali, le peuple tunisien est toujours dépossédé de sa révolution, confisquée par des forces représentant les intérêts de la bourgeoisie tunisienne.

 

La « troika » composée du parti islamiste Ennahda, des partis bourgeois laïcs de l'ami de la France Marzouki (Congrès pour la République) et d'Ettakatol est discréditée par sa politique d'austérité, sa soumission aux intérêts étrangers, le climat de violence exacerbé par les milices salafistes.

 

Moins de 30 % des Tunisiens ont encore confiance dans leur gouvernement, cette « grande coalition » montée fin 2011 pour préserver les intérêts de toutes les fractions de la bourgeoisie.

 

Aujourd’hui, cette « troika » a laissé la main à un « quartet » où l'Ordre des Avocats et la Ligue tunisienne des Droits de l'Homme servent de façade à un « duo », celui des deux piliers de la Tunisie de Bourguiba puis Ben Ali : l'UTICA (le MEDEF tunisien) et la centrale syndicale UGTT.

 

Comprendre le processus chaotique du « dialogue national », c'est comprendre le rôle politique de ses institutions, leurs intérêts à restaurer une stabilité sociale en Tunisie.

 

Du « Dialogue social » au « dialogue national » : rapprochement UTICA-UGTT et collaboration de classe

 

L'UTICA a un leitmotiv : la stabilité sociale pour relancer l'économie. Un objectif partagé par l'UGTT, la centrale syndicale historique tunisienne, tiraillée entre une direction ancrée dans la collaboration et une base impliquée dans d'âpres luttes classistes.

 

La « révolution tunisienne » fut sans doute la seule authentique du monde arabe. Alimentée par des noyaux ouvriers combatifs, une jeunesse éduquée et éclairée, elle a pris de court un régime dictatorial corrompu, à bout de souffle.

 

La classe dominante, mouillée dans les combines de l'Ancien régime, s'est vite ressaisie. Ses divers clans se sont reformés pour les élections d'octobre 2011, sous influences étrangères, des pétro-monarchies (pour Ennahda), de la France (pour Marzouki, Ettakatol) et des Etats-unis.

 

Toutefois, depuis début 2011, les grèves se multiplient dans tous les secteurs : dans le privé (textile, industrie mécanique, ports) comme dans le public (éducation, santé, aéroports, ministères). Elles ont permis des augmentations de salaire substantielles, l’amélioration de conditions de travail.

 

Partant pourtant de très bas au vu des standards sociaux de l'ère Ben Ali, grignotées par les hausses de prix et des taxes, ces conquêtes ont néanmoins inquiété le patronat.

 

C'est à son initiative qu'avait été lancé un sommet du « dialogue social » en mai 2012, réunissant le gouvernement (représenté par l'islamiste Jebali), le syndicat UGTT et l'UTICA pour « réaliser les réformes économiques et sociales nécessaires à même de garantir la paix, la stabilité sociale et la prospérité économique ».

 

Hassine Abassi pour l'UGTT, aujourd’hui responsable du « dialogue national » avait alors souligné « l'attachement de la centrale au dialogue social, condition de la transition démocratique dans le cadre d'un consensus entre les trois parties de la production ».

 

Le consensus autour du « dialogue social » est bien à l'origine de celui sur le « dialogue national ». L'UGTT avait lancé le 1 er « round » d'octobre 2012, boycotté par Ennahda, le second round en mai 2013 avait été préparé, lui, par l'UTICA et l'UGTT et avait réuni la « troïka ».

 

Réussite de cette politique de « dialogue social », le nombre de grèves n'a cessé de s’effriter : 426 en 2011, 391 en 2012, 310 en 2013 sur les trois premiers trimestres.

 

Aucun mouvement de convergence des luttes, de grève générale n'a été lancé, bien que les grèves aient dans le même temps gagné en intensité, le nombre de journées perdues tout comme l'adhésion aux grèves n'a pas faibli dans la période

 

Un « gouvernement technocratique » pour faire passer l'austérité : le projet « Tunisie 2020 »

 

Paralysé par ses rivalités internes, le jeu des influences extérieures en écho aux événements d'Egypte et de Syrie, la force du mouvement populaire pour une démocratie sociale, la « troïka » vole en éclats début 2013, expliquant la relance du 2nd round du dialogue national en mai 2013.

 

C'est du côté de l'UTICA qu'il faut chercher la clé. Sa présidente Wided Bouchamaoui est la figure tutélaire du « dialogue national ». Lors du Congrès du syndicat, en décembre 2012, c'est elle qui avait alerté sur un « état d'urgence économique ».

 

« L'UTICA ne fait pas de politique », répète sa présidente. C'est déjà une ligne politique, qui lui a permis de s'accomoder de tout gouvernement défendant ses intérêts : le despotisme éclairé de Bourguiba, la dictature réactionnaire de Ben Ali, le gouvernement provisoire à dominante islamiste.

 

Ce qui l'effraie, c'est le climat de tensions sociales qui freine les investissements étrangers. Un climat alimenté par la classe ouvrière, de terreur entretenue par des milices islamistes incontrôlables avec les assassinats des dirigeants de la gauche radicale Chokri Belaid et Mohammed Brahmi.

 

Un climat qui freine les investissements italiens, allemands, qataris et surtout français. Toujours attirés par les conditions salariales et fiscales héritées de la dictature, inchangés, ils sont en baisse au 1er semestre 2013 par rapport à 2012 (- 7 %) et surtout 2010 avant la révolution ( - 14 %).

 

Précédant le 2nd round du dialogue national patronné par l'UGTT le 16 mai, l'UTICA organisait le 11 mai dans ses locaux un « dialogue national sur la relance de l'économie », en présence de représentants du gouvernement et du syndicat UGTT.

 

Wided Bouchamaoui en profitait alors pour pester contre les grèves qui font fuir les investisseurs, réclamer des réformes structurelles pour améliorer la compétitivité et promouvoir le « dialogue national, seule chance pour sauver notre économie et remettre nos priorités dans l'ordre ».

 

La formule idoine, c'est celle du « gouvernement technocratique », prétendument a-politique, composé de ministres « efficaces et compétents », pour Bouchamaoui, des hommes d'affaires, des administrateurs directement appointés par le patronat et le FMI.

 

Mme Bouchamaoui manifeste son indifférence sur le choix des personnes mais veut structurer le gouvernement autour d'un « super-ministère » des Finances permettant de mettre la priorité sur l'austérité pour les travailleurs, la relance pour le patronat.

 

Cette proposition avait été lancée par l'ex-premier ministre Hamadi Jebali en février. Jebali, numéro 2 du parti islamiste Ennahda est la plaque-tournante entre les pétro-monarchies du Moyen-orient, les islamistes locaux, la France, les Etats-unis et les milieux patronaux tunisiens.

 

La formule du « gouvernement technocratique » d' « union nationale », issue des milieux patronaux et gouvernementaux, est reprise par l'UGTT pour le 3 ème round du « dialogue national », auquel Ennahda a été contraint de siéger sur insistance de l'UTICA.

 

Quel est le programme de ce « dialogue national » ? Le minimum porte sur des questions de forme : entente sur un premier ministre de transition, rédaction de la nouvelle Constitution, convocation de nouvelles élections, nouvelle loi électorale.

 

Mais ces questions de forme recèlent des projets de fond. L'UTICA a déjà insisté sur sa volonté d'inscrire « la liberté de travailler et d'entreprendre » dans la Constitution, contre le droit de grève. On sait l'insistance des islamistes sur l'inscription de la Charia comme source juridique.

 

Le consensus sur la loi électorale pourrait conduire à un type de scrutin permettant de faire barrage aux petites formations, de gauche radicale.

 

Sur le fond, pour l'UTICA, l'essentiel est ailleurs. C'est le consensus sur l''adoption des réformes structurelles : le programme « Tunisie 2020 » visant à « restaurer la compétitivité des entreprises tunisiennes pour créer de la croissance ».

 

Cela passe à court-terme par l'adoption de la Loi de finances 2014, inscrit dans le « plan d'ajustement structurel » conclu avec le FMI en février 2013, en échange d'un plan d'2 millions d'€.

 

Pour le patronat, de nouveaux avantages fiscaux. Pas de remise en cause des privilèges des « zones économiques spéciales » qui concentrent les investissements étrangers exempts de taxation, tandis que l'impôt sur les sociétés baissera de 30 à 25 %.

 

La loi sur les « partenariats public-privé » (PPP) permettra d'élargir cette forme déguisée de privatisation, grevant les comptes publics pour assurer des profits privés, tout en maintenant les salariés dans des formes extrêmes de précarité et de sous-traitance

 

Pour les salariés, ce sera l'austérité. Le premier ministre a annoncé le gel des salaires (avec une inflation de 6 %), la baisse des dépenses publiques de 5 %, qui devrait toucher les budgets sociaux, remettant en cause les sensibles subventions sur l'essence et le pain.

 

Une vie politique verrouillée ? Fausses oppositions, divisions superficielles mais perspectives d'espoir dans les luttes

 

L'échec provisoire du « dialogue national » décrété ce 4 novembre a été imputé aux « divisions politiques » entre partis de la « troika », en premier lieu au sabordage délibéré d'Ennahda.

 

Schéma analogue qu'en Turquie, de réelles divisions existent dans la classe dominante, entre une fraction « islamiste » émergente, liée aux intérêts des pétro-monarchies, et une fraction « laïque » installée, proche des pays occidentaux.

 

La voix de l'UTICA, c'est celle de la plupart des patrons tunisiens, prêts à faire avec n'importe quel gouvernement – islamiste, laïc – offrant stabilité sociale et prospérité économique.

 

Ces divisions se retrouvent dans la population tunisienne. Le parti islamiste profite, à coups de fonds moyen-orientaux investis dans des programmes de charité, d'une base sociale populaire pour asseoir son influence politique et lancer l'islamisation du pays.

 

Le camp laïque, héritier d'une tradition ambivalente porteuse toutefois de progrès social, bénéficie du soutien des couches populaires et moyennes urbaines, d'une frange intellectuelle modernisatrice. Un camp uni dans le refus du recul obscurantiste sociétal prôné par les groupes islamistes.

 

Ces divisions masquent aussi la profonde unité de la classe dominante tunisienne, intacte depuis la chute de la dictature, renforcée des éléments « islamiques ». Elle masque aussi les fractures de classe dans le « camp laic », sous l'hégémonie de la bourgeoisie occidentalisée.

 

Le débat autour de la nomination symbolique du futur Premier Ministre, entre les vieux lions fatigués du destourisme, Ahmed Mestiri et Mohammed Ennaceur, figures du social-libéralisme, est un faux débat, même reflet de divisions réelles, destiné à masquer le vrai consensus social.

 

Pire, elle masque la capacité de cette classe dominante à créer constamment de nouvelles oppositions intégrées au système, après l'échec d'une « grande coalition » qui a grillé plusieurs partis « laïcs » comme le CPR de Marzouki et Ettakatol.

 

La nouvelle opposition « laique » est désormais incarnée par Nidaa Tounès (« Appel pour la Tunisie ») dirigé par Beji Caid Essebi, placé premier ministre de février à décembre 2011 par la bourgeoisie tunisienne, vieux notable des régimes de Bourguiba puis Ben Ali.

 

Parmi le Comité exécutif élargi de « Nida Tounés », on retrouve bon nombre de hauts fonctionnaires et d'anciens ministres d'Ancien régime, de dirigeants syndicaux compromis mais aussi d'une dizaine de PDG et d'hommes d'affaire, convaincus par l'appel au « salut national ».

 

Ce « front de salut national » va de l'aile réformiste d'Ettakatol au Front populaire, tournant autour de Nidaa Tounés, lancé après l'assassinat de Mohammed Brahmi le 26 juillet dernier, s'est constitué autour de la dissolution de l'Assemblée nationale constituante.

 

Une revendication intégrée au projet de l'UTICA et de l'UGTT, celle « d'un gouvernement de salut national conduit par une personnalité consensuelle pour prendre des mesures économiques, sociales, politiques et sécuritaires urgentes ».

 

Les médias mettent en avant Beji Caid Essebi comme une alternative, son parti comme le seul rival dans le « camp laic » à Ennahda. Sans surprise, Nida Tounés est désormais en tête des sondages avec 31 %, tandis qu'Essebi serait le vainqueur d'éventuelles élections présidentielles.

 

Nidaa Tounés représente l'espoir politique d'une grande réconciliation nationale entre milieux patronaux et milieux syndicaux autour d'un programme « modernisateur », axé sur des « réformes économiques » qu'Essebi se vante d'avoir concocté auprès de 200 experts.

 

Réconciliation aussi avec les figures de l'Ancien régime, souvent anonymes parmi les militants ou cadres du parti. Parfois très connues, comme Mohammed Ghariani, dernier secrétaire-général de l'ex-parti du dictateur Ben Ali, le RCD, qui vient d'adhérer au mouvement

 

Cela pose légitimement des questions sur le choix stratégique du Front populaire, mené par le Parti des travailleurs (ex-PCOT), qui a choisi de nouer le rapprochement avec le nouveau parti de la bourgeoisie laique tunisienne Nidaa Tounés, sans oser parler d'alliance proprement dite.

 

Des motifs d'espoir existent toutefois en Tunisie. Ils naissent avant tout des luttes qui éclatent partout en Tunisie, mal coordonnées si ce n'est sabordées par la direction centrale de l'UGTT,

 

Au cours du mois d'octobre, c'était la grève des étudiants le 29 massivement suivie – accompagnée de celle des enseignants du secondaire –, mais aussi celle des personnels universitaires le 10, des contrôleurs aériens le 21 ou des fonctionnaires de la Justice le 24.

 

Ce n'est qu'un début, des mouvements sont déjà annoncées chez les personnels des aéroports (le 12 novembre), des travailleurs des transports de Tunis (6,7 et 8 novembre).

 

 

La phase qui s'ouvre en Tunisie laisse beaucoup d'incertitudes, de risques pour le peuple tunisien. Elle n'en est pas moins exempte de potentialités, de conséquences imprévues pour la bourgeoisie tunisienne, qui partiront de luttes en mal d'organisation.

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Publié par Solidarité Internationale PCF - dans Tunisie
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