Brasil-de-Fato-Manifestacao-Professores-7-10-2013.gifDeuxième mois de grève des enseignants à Rio : 50 000 manifestants dans la rue pour défendre une éducation publique ravagée

 

Article AC pour http://solidarite-internationale-pcf.over-blog.net/

 

Les manifestations de juin ont été l'étincelle d'une explosion de colère généralisée contre la gestion loyale et cynique des intérêts du capital par le Parti travailliste de Lula puis Dilma. Désormais, au tour des enseignants de refuser ce système inégalitaire et clientéliste.

 

Les médias français ont préféré retenir de la manifestation massive du 7 octobre, à Rio de Janeiro, les échauffourées entre provocateurs « Black blocks » et forces de police, destinées à effrayer le badaud et à discréditer le mouvement.

 

Pourtant, 50 000 enseignants avaient répondu à l'appel lancé par le seul Syndicat de l’État de Rio des professeurs (SEPE). La manifestation a également reçu le soutien des enseignants d'autres villes et Etats du pays qui ont défilé, notamment à Sao Paulo.

 

Cette démonstration de force marque le point d'orgue de deux mois d'une grève lancée le 8 août dernier contre le « Plan d'emplois et de salaires » proposé par la municipalité et l’État de Rio de Janeiro. A l'heure actuelle, la grève est encore suivie par 80 à 90% des personnels de l’État.

 

Ce plan prévoit une série de mesures présentées de façon cynique comme un progrès pour la condition désastreuse des enseignants au Brésil : une revalorisation salariale de 8 % pour tout enseignant qui s'acquittera de 40 heures par semaine effectives.

 

Or, seuls 7% des professeurs des écoles et collèges publics de l’État effectuent actuellement ce service de 40 h. De deux choses l'une : soit cette revalorisation ne concerne qu'une infime minorité, soit elle suppose l'alignement de tous les profs sur les 40 h par semaine .. en classe.

 

Le but premier est donc de faire travailler plus les enseignants, en classe ou dans l'établissement, avec un salaire toujours modique. Selon les chiffres du Ministère, à Rio, le salaire moyen s’élèverait à 750 € par mois.

 

Selon le syndicat, il est au moins 2 fois inférieur. Pour un professeur sur deux, au niveau fédéral, il est à peine au-dessus du SMIC … lui-même fixé à 200 €. Le SEPE évoque, pour Rio, l'absence d'augmentation du salaire réel depuis 21 ans.

 

En parallèle, cette réforme de l'emploi et de la rémunération prévoit deux mesures de libéralisation : l'introduction de la polyvalence des enseignants et l'ajustement des salaires au « mérite », deux remises en cause supplémentaires de la qualification et de l'égalité dans la profession.

 

Face aux allégations de « corporatisme » rependues dans la presse brésilienne, les professeurs ont tenu à souligner que leurs revendications allaient au-delà du salaire : elles portent sur la défense même de l'éducation publique contre l'achèvement de sa privatisation.

 

La faillite de l'éducation privatisée au Brésil

 

Le système éducatif brésilien, largement défaillant, est un héritage d'une longue histoire construite sur l'absence d'un service public national fort de l'éducation, sur une décentralisation auprès des entités fédérées, des municipalités, de privatisation au profit des Églises et entrepreneurs privés.

 

Cette tradition remonte pour grande partie à la période de la dictature militaire, entre 1964 et 1985. La présidence Lula à partir de 2002 puis Dilma n'a pas inversé ce processus, elle l'a géré et aggravé.

 

Concrètement, l'éducation primaire et secondaire publique au Brésil est largement de la responsabilité des municipalités, et des États fédérés (régions). Dans un système gangrené par la corruption et le clientélisme, l'éducation publique est perçue comme un coût.

 

Sous-financée, sous-équipée, avec des profs sous-formés et sous-payés, de fait, l'éducation publique a cédé face à un système à deux vitesses. La concurrence du privé conduisant mécaniquement à un cercle vicieux de dévalorisation du secteur public.

 

D'un côté, une éducation privée, généralement de qualité, attirant les meilleurs professeurs, bénéficiant des meilleurs équipements, concentrant les élèves des classes supérieures, au prix de frais d'inscription pouvant aller de 200 € (le salaire minimum!) à 800 € par mois !

 

De l'autre, une éducation publique, de qualité inégale mais globalement médiocre, attirant des professeurs démotivés, dépassés, dans des locaux dégradés et concentrant les problèmes sociaux et l'échec scolaire des classes défavorisées, comme celles des « favelas » de Rio.

 

Ce système biaisé grave dans le marbre l'inégalité scolaire qui se perpétue pour l'entrée au supérieur. Seul le privé prépare aux examens ultra-sélectifs (« vestibular ») pour l'entrée dans les meilleures universités … publiques du pays, les prestigieuses universités d’État.

 

Pour ceux que l'éducation publique n'aura pas déjà poussé au décrochage, la seule alternative reste les universités … privées, souvent à but lucratif, promettant ascension sociale contre frais exorbitants mais n'offrant finalement qu'une éducation au rabais sans perspective.

 

Ces universités accueillent actuellement 75% des étudiants du supérieur, elles ont absorbé 3 des 3,5 millions de nouveaux étudiants que compte le Brésil depuis 2000.

 

Le gouvernement Lula a même adopté de façon spécieuse un système de bourses dit Pro-Uni pour permettre aux enfants de milieux pauvres d'accéder aux universités publiques.. Il s'agit de fait d'un financement déguisé des universités privés, un encouragement à leur expansion au Brésil.

 

Les résultats pour le Brésil sont catastrophiques. Selon l'UNESCO, dans son rapport sur l'éducation mondiale de 2010, le Brésil se classe à la 88 ème place sur 128 pays pour son éducation. A titre de comparaison, Cuba socialiste se place au 14 ème rang.

 

Révélateur de la faillite de ce système privatisé, outre le nombre encore élevé d'analphabètes de plus de 15 ans – 14 millions, soit 10% de la population – un quart des Brésiliens sont dans les faits incapables de lire ou écrire. Le Brésil touche le fond dans les tests de science ou de langue.

 

Les taux de redoublement, d'abandon atteignent des records, même pour l'Amérique latine : un élève sur cinq redouble, un élève sur deux ne va pas au bout de sa scolarité obligatoire.

 

Le malaise est profond dans la société brésilienne. Les grandes manifestations de juin dernier en avaient été l'illustration. La grève historique des personnels de l'enseignement supérieur, en août 2012, en était un autre signal alarmant.

 

Pour nous, en France, outre note nécessaire solidarité internationaliste, c'est une mise en garde contre la tentation toujours présente de favoriser la décentralisation, l'autonomie des établissements de l'éducation, la polyvalence et la flexibilisation des personnels : cheval de Troie de la privatisation, remise en cause de l'accès universel à l'éducation.

 

 

 

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