dilma-eike-petroleo.jpgElections au Brésil : pourquoi les communistes ne soutiennent pas Dilma et sa politique au service du grand capital brésilien



Déclaration d'Ivan Pinheiro, secrétaire-général du Parti communiste brésilien (PCB)



Traduction MA pour http://www.solidarite-internationale-pcf.fr/



Légende de l'image : Dilma Rousseff et l'homme le plus riche du Brésil, Eike Batista (à la tête d'un conglomérat financier qui a aussi financé la campagne de Dilma et un des grands gagnants de la privatisation du pétrole), main dans la main pour vendre les puits de pétrole du Brésil aux enchères aux multi-nationales privées. Sur la pancarte en arrière : « Vende-se », soit « On vend »



En 2002, quand apparaissait la possibilité d'une victoire électorale de ce qui paraissait alors être un front de gauche et le début d'un processus de transformation progressiste au Brésil, à la veille du premier tour Lula signait la « Lettre aux Brésiliens », en vérité adressée aux banquiers, s'engageant à maintenir intacte la politique économique néo-libérale de l'époque de Fernando Henrique Cardoso, y compris l'autonomie de la Banque centrale et l'austérité budgétaire, le détournement de fonds publics pour payer les rentiers. Dans ce cas, on ne peut pas accuser Lula de ne pas avoir tenu ses promesses.



Avec la victoire de Lula au second tour, la coordination du front qui le soutenait a créé une commission de cinq partis (PCB, PT, PDT, PSB, PcdoB) pour élaborer un Programme des 100 jours, de façon à ce que, dès le début du mandat, le nouveau président nous prouve qu'il tiendrait ses promesses de changement faites pendant la campagne et qui emplirent d'espérance la grande majorité du peuple brésilien et la gauche mondiale. Ce devait être finalement un gouvernement nouveau, opposé aux précédents.



La principale proposition de la commission, soutenue par le PCB, était la convocation, dès la prise de fonction, d'un plébiscite pour consulter le peuple sur la convocation d'une Assemblée nationale constituante souveraine, qui ne se confonde pas avec la composition d'un Congrès national et qui révise toute la Constitution brésilienne, qui a déjà subi une nette régression politique avec les amendements approuvés par le tristement célèbre gouvernement de Cardoso.



On partait du présupposé que, pour changer le Brésil, il était indispensable avant tout de changer les lois qui perpétuent l'hégémonie bourgeoise. Exactement comme le firent Hugo Chavez, Evo Morales et Rafael Correa, avant de lancer les processus de changement dans leurs pays.



Mais au Brésil, la peur a vaincu l'espérance !



Avant même la prise de pouvoir, tout juste élu au second tour, le premier voyage international de Lula, de façon surprenante (au moins pour le PCB), fut aux Etats-unis pour rencontrer Bush à la Maison Blanche, avec Henrique Meireles, alors président de la Banque de Boston, pour le lui présenter comme le nouveau président de la Banque centrale du Brésil, lui assurant une pleine autonomie pour gérer la politique monétaire. A ce moment-là, la coordination de campagne a commencé à se dissoudre, alors qu'elle aurait du se transformer en une coordination politique de gouvernement.



Une fois au pouvoir, Lula a jeté à la poubelle le programme de campagne, la coordination politique et la proposition de Programme des 100 jours, faisant le choix de la gouvernabilité institutionnelle au service de l'ordre établi, au lieu de la gouvernabilité populaire pour le changement. Il s'est appuyé sur une base parlementaire avec le centre et le centre-droit, avec plus de 300 parlementaires qui dans le passé était considéré comme des « malhonnêtes » (picaretas), se faisant les otages et complices des caciques de la politique bourgeoise, sous le Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB) et du camarade Sarney, capitulant devant le grand capital. Le vice-président, José de Alencar, avait été choisi à dessein pour donner le signal d'une alliance avec des secteurs de la bourgeoisie, en vue d'un projet développementaliste, que Lula avait annoncé, dès sa prise de pouvoir, comme le « spectacle de la croissance » qui allait « libérer » le capitalisme au Brésil. Cette promesse, Lula l'a tenue à la lettre.



Constatant la trahison du programme sur lequel Lula avait été élu, le PCB, en mars 2005 (avant le fameux « scandale des mensualités » quand il a été révélé que le PT de Lula avait payé des députés de son allié le PTB pour voter tous les projets de l'exécutif), rompt avec le gouvernement, au vu de l'absolue incompatibilité politique avec le nouveau président qui a retourné sa veste et les autres partis qui composaient le front, qui continuait à se dégénérer et à se gaver de postes et d'argent, sans la moindre critique sur l'abandon du programme électoral et livrant les organisations sociales à leur influence, par la cooptation, transformant une légion d'anciens militants de gauche en bureaucrates de carrière, en chefs électoraux mandatés par leurs partis.



La CUT et l'UNE (deux des syndicats majeurs au Brésil), qui avaient déjà connu aussi un processus accéléré de dégénerescence, se sont vite transformés en courroie de transmission du gouvernement et en instruments réduisant les travailleurs et la jeunesse à la passivité.



Après onze ans à profiter du capitalisme « comme jamais auparavant dans l'histoire de ce pays » – trompant les travailleurs avec leur discours sur l'inclusion, la nouvelle classe moyenne, d'un développement capitaliste où gagneraient toutes les classes et qui garantirait la paix sociale – il a suffi le détonateur de l'augmentation des tarifs des bus urbains, en juin de l'an dernier, pour que s'évanouissent toutes les illusions et manipulations dont furent victimes les travailleurs et jeunes.



Tout cela se combinait aux vents encore légers de la crise du capitalisme dans notre pays, ce qui a conduit le gouvernement Dilma à l'affronter avec encore plus de capitalisme : exonérations fiscales pour le capital, Code forestier (donc déforestation), privatisations des autoroutes, chemins de fer, ports, aéroports, stades de football, la poursuite scandaleuse de la mise aux enchères (privatisation) du pétrole, y compris des pré-sels, en plus des projets visant à diminuer les droits des travailleurs et des assurés sociaux.



L'explosion des insatisfactions réprimées, qui sont toujours latentes, a comme raisons principales la privatisation et de dégradation des services publics, surtout dans la santé et l'éducation, dans la démoralisation et le manque de représentativité des institutions de l'ordre établi (et des organisations de masse cooptées), en fonction des alliances et pratiques opportunistes et de complicité avec la corruption.



Le PT est alors tombé de haut, l'arrogance et les certitudes les plus confortables, installées depuis des années, ont été abranlées. Surpris, les réformistes ont resorti des poubelles de leur histoire la proposition du Programme des 100 jours, abandonnée au moment où le rapport de forces était très favorable. Avec près de 60 millions de voix et une espérance populaire inouie, Lula avait tout le soutien requis pour changer le Brésil, en mobilisant les masses, même avec des mesures tout juste progressistes.



A la fin du mandat de Dilma, toujours plus otage du centre et du centre-droit, pour se maintenir au gouvernement, les PT-istes et autres réformistes, certains continuant à se dire communistes (qui, pour pratiquer la conciliation de classe, joue un rôle dans le système d'acceptation de ce système) ont levé la bannière de la réforme politique, se rebellant contre le parlement, la justice, les médias, les institutions qu'ils ont non seulement laissés intactes, mais même renforcées.



Feignant de ne pas savoir que ce gouvernement ne survit que grâce au PMDB, qui détient la clé du programme législatif brésilien – avec une accumulation inédite de pouvoir avec la présidence de la Chambre et du Sénat et la Vice-présidence, occupées par de vieux roublards politiciens – les réformistes portent désormais, comme dernier recours pour la patrie, la bannière de la convocation d'un plébiscite pour une constituante, qu'ils ont abandonné au moment propice, il y a dix ans !



Appeler à une Constituante dans ce rapport de forces défavorables est un acte de démagogie. Ou il s'agit d'une innocente illusion de classe ou d'un rideau de fumé bien passé pour donner l'impression au peuple qu'ils veulent le changement. Comme il n'y a jamais d'innocence parmi les politiciens professionnels, la seconde hypothèse est la plus probable. Ils veulent tellement peu changer qu'ils ont maintenu leur alliance préférentielle avec le PMDB, garantissant à l'énigmatique Michel Temer le poste de vice-président.



Le rapport de forces n'est pas seulement défavorable au parlement, mais surtout par rapport à l'évidente hégémonie bourgeoise dans la société brésilienne, modelée par l'aliénation, l'individualisme, le fondementalisme religieux, les médias dominants, qui cultivent l'aversion envers les partis et réduit la politique aux moments électoraux.



Ils vont chercher dans leur poubelle la constituante de 2003, qui devait être large et ouverte, mais aujourd'hui se limite à une réforme politique qui ne mérite même pas son nom, car elle est fondamentalement électorale. Ils nous montrent ainsi qu'ils n'ont de foi que dans la démocratie bourgeoisie, une dictature de classe masquée.



Dans le discours bien rodé sur la réforme politique, des critiques ont été portées sur les déformations du parlement, auxquelles ont contribué tous les partis de l'ordre établi. Le PT et ses alliés fidèles et acritiques se sont gavés et se gavent de financement privé, au point que leurs candidats, dans certains cas, reçurent plus de dons généraux des entreprises que leurs adversaires conservateurs, à tel point que les secteurs les plus lucides des classes dominantes préfèrent sous-traiter le gouvernement à un parti qui porte le nom de travailliste, pour faire plus efficacement la politique du capital et avantageusement tromper ceux qui ont donné leur nom à ce parti.



Cette manœuvre irresponsable et électoraliste pourrait avoir des conséquences néfastes, puisque elle laisse un espace pour que le Congrès national élu en octobre fasse avancer, sans la moindre consultation populaire, une mino-réforme politique régressive qui apparaisse comme un changement.



Le plus grave, c'est que la priorité absolue de la bannière de la réforme politique a pris en otage l'élan unitaire porté par les manifestations de 2013. Il s'agit d'une diversion et une ruse pour ne pas exposer le gouvernement Dilma à la critique de n'avoir jamais porté ces idées avant, de s'être fait l'otage et le partenaire du capital.



Nous devons continuer à porter ces mots d'ordre que les réformistes veulent mettre sous le boisseau : réduction de la journée de travail sans baisse de salaires, réforme agraire, fin de la privatisation de la sécurité sociale et de la sous-traitance, de l'austérité budgétaire ; fin des mises aux enchère du pétrole pour gérer les investissements publics dans la santé et l'éducation, démilitarisation de la police, entre autres.



Au lieu de la réforme politique électorale, notre drapeau politique central devrait être Pour le pouvoir populaire, qui exprime le rejet des institutions bourgeoises et « à tout ce système », signal d'une organisation populaire qui a une vocation de pouvoir.



Retour à l'accueil