nazi_banners_down.jpgL’Union soviétique dans l’histoire



par Michel Buenzod membre du Comité de rédaction de Gauchebdo (hebdomadaire du Parti Suisse du Travail)



Repris par http://solidarite-internationale-pcf.over-blog.net/



depuis le site du Parti Suisse du Travail



L’URSS n’a-t-elle été, selon la formule d’un historien, qu’une « illusion » ? Ou s’agit-il d’enraciner l’idée que le capitalisme est indépassable et d’éradiquer ainsi tout espoir ? Il est indispensable aujourd’hui de rétablir les faits.

Le 9 novembre 2009, tous les défenseurs du capitalisme se mobilisent pour fêter le vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin, le « mur de la honte ».

Merveilleux symbole de la victoire de la « liberté » sur le « totalitarisme » !

Mais on ne peut comprendre les ressorts réels des événements, sans un bref retour aux réalités politiques de la fin de la guerre. Vainqueurs de la Wehrmacht hitlérienne qu’ils avaient combattue presque seul jusqu’à l’ouverture du second front en 1944, les Soviétiques occupent toute l’Allemagne orientale.

En juillet 1945, à la Conférence de Potsdam, les vainqueurs établissent les règles de leur cohabitation dans l’Allemagne occupée. Bien qu’ayant été les seuls à libérer Berlin, les Soviétiques acceptent que l’ancienne capitale du Reich soit divisée en quatre secteurs, comme le reste du pays. Cette décision était conforme à la politique générale de l’URSS : l’union de toutes les forces opposées au fascisme devait se poursuivre dans la paix.

Pourtant, en mars 1946, Churchill prononce à Fulton , aux Etats-Unis, un discours qui est considéré comme le point de départ de la Guerre froide.

Dès lors, le problème de Berlin va se trouver au cœur du conflit est-ouest.

Nous ne pouvons ici entrer dans les détails : chars américains et soviétiques face à face, pont aérien occidental, mesures d’apaisement dues à la politique ouverte de Willy Brandt, etc.

Sur le fond, il faut se poser la question de savoir quel est, aujourd’hui, le but du battage entrepris, vingt ans plus tard, autour de la chute du mur.

Toute réponse documentée exige qu’on comprenne q’elle a été la véritable place de l’Union soviétique dans l’histoire.

L’URSS a-t-elle été uniquement, selon l’expression de l’historien français de droite François Furet, « une parenthèse », « une illusion » ?

Parenthèse, illusion qui ont duré trois quarts de siècle ! Aucune analyse sérieuse ne peut accepter un tel point de vue dont le but est de détacher de leurs combats ceux qui, en ce début du XXIe siècle, ont été profondément désorientés par la disparition de l’Union soviétique : non seulement des communistes, mais des progressistes partout dans le monde. Il s’agit d’enraciner l’idée qu’aucune société plus juste n’est capable de succéder au capitalisme.

Il s’agit d’éradiquer l’espoir.

Il est donc indispensable de rétablir les faits, en prenant en compte les réussites comme les échecs, la face sombre comme la face positive de ce que fut l’URSS - laissant de côté les polémiques intéressées comme les explications dogmatiques sujettes à caution.



Le poids du passé



On pouvait penser que le socialisme succéderait à un capitalisme développé, tel qu’il existait en Occident au XIXe siècle.

Or, c’est en Russie, son maillon le plus faible, que le système a cédé d’abord, comme on voit qu’il a tendance à le faire aujourd’hui dans certains pays pauvres d’Amérique latine.

Contrairement aux autres grandes puissances, ce pays est sorti très tard de la féodalité. Le servage n’a été aboli qu’en 1861, soit approximativement quatre-vingt ans après sa disparition dans le autres Etats dominants. A la veille du nouveau siècle, la paysannerie représentait environ 80% des sujets du tsar. Au moment de la Révolution de 1917, 90% de la population rurale était analphabète. Ainsi près des trois quarts des gens ne savaient ni lire ni écrire.

Pour gouverner cet immense pays centralisé, la classe dirigeante avait besoin d’une énorme bureaucratie, notamment policière, et excluait tout recours, sinon cosmétique, à des institutions démocratiques même bourgeoises, telles que les connaissaient des nations comme l’Angleterre ou la France. Les massacres de paysans, les déportations collectives, l’envoi des opposants en prison et en Sibérie, les pogroms contre les juifs, les pendaisons constituaient des caractéristiques de la politique des tsars. En outre, dans la « Sainte Russie », l’Eglise, mystique et primaire, était un précieux auxiliaire de l’autocratie qui, d’une façon générale, exploitait la servilité envers les riches et les puissants.

Certes, des entreprises capitalistes importantes se développèrent rapidement, exploitant une classe ouvrière très combative, mais encore proche de ses origines paysannes. Aux alentours des grands centres urbains (notamment Moscou et surtout Saint-Pétersbourg), les travailleurs étaient pour la plupart concentrés dans de vastes usines. A la veille du premier conflit mondial, le pays était la cinquième puissance industrielle du globe.

La guerre, à laquelle participe la Russie dès 1914, aggrave encore la situation : le chômage s’étend, la misère et les famines deviennent endémiques ; le conflit est une boucherie pour l’armée russe.

Une première question se pose d’emblée. Fallait-il entreprendre une révolution socialiste dans un tel contexte ?

Les bolcheviks, les communistes, n’ont-ils pas commis une erreur en prenant le pouvoir en octobre 1917, alors que les conditions de succès à long terme étaient si précaires ? Pour les mencheviks, de tendance social-démocrate, il aurait été préférable de s’abstenir et d’attendre que le développement du capitalisme en Russie permette le passage à une société plus juste. Autrement dit, de prolonger les souffrances du peuple des décennies encore.

La Révolution a été le dernier acte d’une crise sociale très profonde qui mûrissait depuis plus d’une quinzaine d’années et qu’avait déjà révélée la révolution vaincue de 1905. Les premières organisations syndicales se créent alors. Les grèves politiques, les manifestations ouvrières réprimées dans le sang se multiplient en de nombreux endroits.

C’est aussi à ce moment-là qu’apparaissent spontanément les premiers soviets. (« Soviet » signifie « conseil », dans le sens d’assemblée de délégués.) Cette forme de pouvoir populaire va se développer par la suite : des soviets de représentants d’ouvriers, puis de paysans et de soldats feront leur apparition, pour remplir, en 1917, le vide politique laissé par l’incapacité du gouvernement provisoire formé de bourgeois et de réformistes, mis en place après l’abdication du tsar. Des Congrès, issus des soviets locaux, vont se réunir, devenant le centre réel du pouvoir. D’abord, les bolcheviks n’y disposent pas de la majorité. Mais, comme ils sont les seuls à répondre aux vœux profonds de la population, ils acquièrent cette majorité, ouvrant la voie à la révolution sociale à laquelle elle aspire.



"Au moment de la Révolution d’octobre, il n’était plus nécessaire de s’emparer du pouvoir : il suffisait de le ramasser là où on l’avait laissé tomber." Eric Hobsbawm



S’il est vrai, sans doute, que des soldats, issus du peuple, ont joué un rôle sur le plan militaire dans la prise du pouvoir, parler de « coup d’Etat », comme le font souvent les historiens de droite, c’est ignorer ces réalités. C’est ignorer que seuls de hauts gradés impopulaires s’apprêtaient, avec le général Kornilov, à donner un coup d’arrêt à la colère des exploités et que, en 1917, la bourgeoisie russe incapable de bâtir un Etat sur les ruines du tsarisme, laissait faire. L’influence des bolcheviks, au contraire, ne cessait de croître ; au 2e Congrès des Soviets réuni alors, ils sont majoritaires. Ils constituent en effet le seul parti ayant la confiance des masses, parce qu’ils veulent que le pays se retire de la guerre, que les paysans obtiennent la réforme agraire exigée depuis longtemps, et que les banques et les grandes entreprises soient contrôlées par la puissance publique.

L’historien anglais bien connu Eric Hobsbawm le dit en toute clarté : « A l’automne 1917, une énorme vague de radicalisation populaire, dont les bolcheviques étaient les principaux bénéficiaires, balaya le gouvernement provisoire, de telle sorte qu’au moment de la Révolution d’octobre, il n’était plus nécessaire de s’emparer du pouvoir : il suffisait de le ramasser là où on l’avait laissé tomber. Nous en avons des preuves concluantes. L’idée selon laquelle Octobre n’était qu’une espèce de coup d’Etat mené par des conspirateurs ne tient pas. »1

La Révolution du 7 novembre 1917 fit très peu de victimes, ses adversaires étant extrêmement faibles.

Mais les partisans de l’ancien régime, dirigés par nombre de généraux blancs, entamèrent une guerre civile qui fut rapidement soutenues par les puissances occidentales. Dix sept pays étrangers intervinrent : en particulier, les Anglais dans le Caucase, les Français à Odessa, les Américains (et même les Japonais) en Sibérie. Le conflit dure jusqu’en 1922. A ce moment-là, la situation économique est catastrophique.

Lénine instaure alors la NEP, une nouvelle politique économique, favorisant le développement des entreprises de taille modeste et préservant la petite propriété paysanne. Lorsqu’il meurt en 1924, le pire a été évité, mais le problème majeur demeure : comment transformer le pays, de telle façon que la misère en soit bannie et qu’une société plus juste puisse grandir ? Constatant l’échec des mouvements révolutionnaires en Europe occidentale, Lénine a toutefois eu le temps de se prononcer en faveur de « la construction du socialisme dans un seul pays ».



Une tâche écrasante



C’était la première fois dans l’histoire que, à l’échelle d’un sous-continent, un gouvernement devait résoudre un problème aussi fondamental.

« La Révolution russe, écrit Eric Hobsbawm, était destinée à construire le socialisme dans un pays arriéré et au bord de la ruine totale. […] Ce n’est qu’en 1921 que le régime peut envisager une permanence, faire le point sur l’état épouvantable de la Russie et commencer à réfléchir en années plutôt qu’en mois et même en semaines. »

Il s’agissait de créer une société nouvelle, dans laquelle les intérêts privés d’une classe privilégiée ne domineraient plus l’Etat, dont le seul rôle serait alors de travailler au bien-être de l’ensemble de la population. Au travers d’énormes difficultés, d’erreurs souvent dramatiques, de crimes même, les dirigeants de l’URSS, se fourvoyant parfois, conservèrent jusqu’au bout cet objectif. Ils tentèrent de tracer une voie historique nouvelle, en partant d’une situation quasiment désespérée.

Dans les pays occidentaux, comme le Royaume uni, la France, l’Allemagne ou les Etats-Unis, l’industrialisation avait eu le temps de se développer.

Or, la Russie sortait dévastée de la 1ère guerre mondiale, de la guerre civile et de l’intervention étrangère. Dès le premier jour, elle a rencontré, l’hostilité du monde capitaliste. Elle ne pouvait compter que sur ses propres forces.

Entre 1924 et 1929, des discussions et des tensions considérables grandirent à l’intérieur du parti bolchevik : quel chemin fallait-il emprunter pour donner à la Russie une économie capable de répondre aux besoins du peuple ?

Et cela dans un délai qui tienne compte des dangers d’une agression extérieure.

En 1917 déjà, Lénine pouvait écrire : « La guerre est inexorable. Elle pose la question avec une âpreté implacable : ou bien périr ou bien rattraper les pays avancés et les dépasser aussi du point de vue économique. »

Staline exprimait la même crainte. En 1930, après le déclenchement de la crise qui atteignait tous les pays capitalistes, il disait : « Le danger de guerre suit une marche ascendante et accélérée. » Une année plus tard, il précisait : « Nous retardons de cinquante à cent ans sur les pays avancés. Nous devons parcourir cette distance en dix ans. Ou nous le ferons ou nous serons broyés. » Dix ans plus tard effectivement, l’Allemagne hitlérienne attaquait l’URSS. Elle fut vaincue parce que les Soviétiques avaient réussi à s’industrialiser au pas de charge : en 1942, le pays produisait plus de canons et de chars que tout le reste de l’Europe, y compris le 3e Reich.

Mais à quel prix ?



L’enthousiasme et la répression



Une fois la voie choisie, encore fallait-il l’appliquer. Le parti réussit à entraîner la très grande majorité des ouvriers dans ce qu’il nommait « la construction du socialisme ». Ce fut le 1er, puis le 2e plan quinquennal.

Pour la première fois, des dizaines de millions de travailleurs connurent peu à peu la sécurité du lendemain (le chômage avait complètement disparu). Ils bénéficièrent d’une formidable mobilité sociale - sans doute la plus forte jamais enregistrée dans l’histoire - en ce sens que, leurs parents étant analphabètes, les ouvriers et les ouvrières se qualifiaient par millions, devenant ingénieurs, enseignants, juristes, scientifiques. En même temps, la culture connaissait un essor sans précédent. D’autre part, même si elle n’était certainement pas parfaite, la promotion des femmes fut considérable : elles bénéficièrent du droit de vote et d’un statut social et professionnel meilleur que dans les pays capitalistes où, souvent, seule la bourgeoisie en profitait.

Par contre les paysans, à qui la Révolution venait de donner la terre détenue sous le tsar par les hobereaux (les paysans reçurent 150 millions d’hectares), ne produisaient pas assez. Il fallait pourtant nourrir la population urbaine en constante augmentation et qui travaillait dur pour construire les nouvelles infrastructures.

Staline pensait que la collectivisation, c’est-à-dire, pour l’essentiel, la formation de coopératives agricoles, pourrait résoudre le problème. Cette politique rencontra l’opposition des paysans les plus aisés et souvent des paysans moyens.

Dès ce moment, la politique répressive (qui avait commencé plus tôt par l’emprisonnement et l’anéantissement physique des adversaires minoritaires de la politique d’industrialisation accélérée) s’étendit à de larges couches de la paysannerie. Au fil des années, le goulag accueille ainsi des prisonniers par millions. Il s’étendit à d’autres catégories d’opposants, tandis que s’édifiaient les bases de la nouvelle société.



"La situation était tout à la fois terrifiante et pleine de promesses" Roy Medvedev



Dans un livre paru en Occident, l’historien soviétique Roy Medvedev, qui fut un critique acéré de la politique stalinienne, décrit bien cette période paradoxale : « La situation était tout à la fois fermée et ouverte, terrifiante et pleine de promesses. Au moment même où des responsables du Parti et de l’Etat étaient arrêtés comme "ennemis du peuple", de nouvelles écoles, des usines et des Palais de la culture se construisaient un peu partout ; pendant que les chefs de l’armée étaient arrêtés pour espionnage […], le Parti bâtissait une puissante armée moderne ; pendant que des scientifiques étaient arrêtés comme saboteurs, […] la science soviétique se développait rapidement avec le soutien du Parti ; pendant que des écrivains étaient arrêtés comme trotskistes et contre-révolutionnaires, […] on publiait des ouvrages littéraires qui étaient d’authentiques chefs d’œuvre ; et pendant que les dirigeants des petites Républiques étaient arrêtés pour menées nationalistes, […] les nationalités jadis opprimées voyaient leur sort s’améliorer. »

Et le même historien explique les raisons pour lesquelles ces contradictions furent supportées : « Si les inévitables mécontentements sociaux, politiques et culturels n’explosèrent pas, ce ne fut pas seulement par crainte du NKVD [l’ancien nom du KGB], mais grâce à l’emprise persistante de la promesse communiste, de l’absence de programme de rechange crédible et de la solidarité face aux dangers extérieurs. »2

Même si on admet que le problème à résoudre était d’une difficulté énorme, même s’il est vrai que, pour mener à bien une telle révolution sociale, on devait s’engager dans des chemins inexplorés, on ne peut donner quittance au stalinisme de l’ampleur de la répression.

Après la 2e guerre mondiale et jusqu’à la mort de Staline en 1953, elle continue.

Certes, écrit Eric Hobsbawm, on peut « affirmer de façon plausible que plus ou moins de rudesse était nécessaire pour mener à bien le projet d’industrialisation très rapide par le biais d’une planification de l’Etat soviétique, mais si l’URSS s’engageait alors dans ce projet, aussi important l’engagement sincère de millions de personnes soit-il, cela exigeait une énorme coercition, même si l’URSS avait été dirigée par quelqu’un de moins impitoyable et cruel que Staline. »

Il n’est pas possible d’attribuer au seul caractère de Staline, dont Lénine avait déjà dénoncé la brutalité, le régime répressif qu’il a instauré. Au poids des méthodes héritées de l’ancien régime s’ajoutait en effet le danger de guerre qui menaça le nouveau pouvoir dès le premier jour.

Au XXe Congrès du parti, en 1956, Khrouchtchev dénonça les erreurs et les crimes staliniens. Le goulag fut supprimé et une certaine démocratisation se produisit. Pourtant, si la situation n’était alors en rien comparable à la période stalinienne, les progrès vers davantage de démocratie furent à nouveau freinés par la guerre froide, qui domina la scène internationale jusqu’à la disparition de l’URSS.

Certes, pendant toute la période qui va suivre, c’est-à-dire depuis l’accession de Brejnev au pouvoir, en 1964, les avancées économiques continuent à un rythme rapide : le niveau de vie s’élève constamment, les prix sont stables, les aînés touchent des retraites, la construction de logements populaires bon marché s’étend, l’accès à la santé est pratiquement gratuit, le système éducatif ouvert à tous se renforce, les gens sont davantage cultivés, la mobilité sociale facile et sans contrainte est un fait.

« Si l’URSS, écrit Eric Hobsbawm, avait pu totalement s’isoler du reste du monde, comme une petite planète indépendante, ses habitants auraient certainement été d’accord sur le fait que, sous Brejnev, la vie était meilleure et plus facile que pour toute autre génération de Russes les ayant précédés. » 

Jean-Marie Chauvier, journaliste belge indépendant, qui connaît bien les problèmes de l’URSS et y a résidé à plusieurs reprises, écrit : « En 1985 […], c’est un pays développé dans des secteurs primaires comme le charbon, l’acier, les hydrocarbures et dans des domaines plus élaborés : aérospatiale, nucléaire, électricité, recherche fondamentale, brevets en technologies industrielles, formation scolaire, accès de masse à l’éducation et à la culture. Avions, fusées, armes, machines-outils et agricoles, céréales, livres, films, cités scientifiques et écoles de réputation mondiale en mathématique, physique, agronomie, cinéma, etc. n’ont rien de "fictif". Un système d’électrification unifié couvre les besoins de 220 millions d’habitants (sur 280 millions). Quelques 800 villes disposent du chauffage central urbain. Dans les années 1980, 48% de la population active sont occupés dans l’industrie contre 30-35% dans les années 1950 ; une majorité de Soviétiques est désormais "urbanisée". Les Soviétiques des années 1980 viennent de basculer dans une société urbaine, bien que le mode de vie rural persiste dans les petites villes. L’école secondaire est généralisée. Le niveau de consommation, d’équipement ménager, la vie familiale et les loisirs s’éloignent du modèle frugal d’après-guerre. »3Ajoutons qu’à la même époque la 3e chaîne TV consacre 6 heures par jour aux émissions scolaires.

La misère avait été éradiquée, mais le niveau de vie moyen n’était pas aussi élevé que celui dont jouissait, en Occident, la classe moyenne aisée. Pourtant, il était perçu par la plupart des Soviétiques, et dans une réelle égalité sociale, comme un gage pour l’avenir. Les jeunes Soviétiques, notamment, ressentirent la période de Brejnev, non comme une « stagnation », mais comme l’époque sans doute la meilleure par rapport à ce qu’avaient connu leurs parents ou leurs grands-parents.



Le poids de la sécurité militaire



Et pourtant les sacrifices consentis pour la défense continuent à être colossaux, car le danger d’agression, s’il a changé de forme à plus d’une reprise, n’a jamais cessé. Après les invasions du début du régime soviétique, les puissances capitalistes tentèrent de diriger d’abord contre l’URSS les visées impérialistes du 3e Reich. Ce fut le sens des accords de Munich, en 1938, qui livrèrent la Tchécoslovaquie à Hitler, obligeant Moscou à gagner du temps et à signer un pacte de non-agression avec l’Allemagne.

La guerre contre Hitler a causé à l’URSS 22 millions de morts. Quant aux destructions matérielles, elles avaient transformé en désert plusieurs régions du pays et nécessitaient des investissements considérables.

Mais il n’y eut aucun répit.

Dès 1945, les puissances capitalistes se dressèrent de nouveau contre l’Union soviétique et ce fut la guerre froide, voulue et dirigée par les Etats-Unis. La pression ne se relâcha jamais contre l’URSS, qui évita une nouvelle agression grâce à sa politique de coexistence pacifique, mais dut en même temps consacrer des centaines de milliards à sa protection. Forts de l’expérience acquise, les Soviétiques ne pouvaient relâcher leur vigilance. Ils avaient subi pendant quatre ans la guerre d’extermination que menait Hitler contre eux. Ils se trouvaient maintenant face à des adversaires qui installaient des missiles en Allemagne, à leur frontières, et, comme Reagan, préparaient la « guerre des étoiles ».

Pour la classe privilégiée américaine et celle des autres pays où régnait le libéralisme, la politique de surarmement présentait un double avantage : d’une part, elle permettait aux « marchands de canons » de prélever de juteux profits ; d’autre part, elle obligeait l’adversaire à des dépenses improductives gigantesques. En effet, en URSS, les entreprises d’armement étaient propriétés publiques et les moyens qui leur étaient consacrés diminuaient d’autant le développement pacifique d’une société recherchant d’abord l’accroissement du niveau de vie.



Pourquoi tant de haine ?



Mais quelle a été la cause de cette hostilité acharnée des classes dirigeantes rencontrée par l’Union soviétique pendant trois quarts de siècle ?

« A l’exception de la grande alliance de 1941-45, fort peu cordiale et de pure circonstance, l’Union soviétique ne fut jamais admise sur un pied d’égalité dans le concert des nations, qui continua à la traiter en pestiférée. »4

De « l’homme au couteau entre les dents » des premiers jours de la Révolution, à « l’empire du mal » martelé par les Américains dans la dernière partie du XXe siècle, jamais la propagande des classes dirigeantes n’a désarmé.

Sans doute, les crimes staliniens ont-ils nourri cette propagande ; de même que, par la suite, les mesures limitant la démocratie en URSS.

Mais ce n’étaient là que des prétextes. Les ultralibéraux n’étaient nullement choqués - et soutenaient même ouvertement - les dictatures qui leur convenaient. Cela fut le cas, entre beaucoup d’autres, de Franco et de Pinochet qui, eux, s’appuyaient sur le grand capital .

Par contre, ce qu’ils ne pouvaient admettre, c’est l’existence même de l’Union soviétique, c’est-à-dire d’un Etat qui avait instauré un régime non capitaliste - aussi imparfait fut-il. Beaucoup plus modestement, mais pour des raisons tout à fait identiques, l’embargo américain contre Cuba dure depuis un demi-siècle.

Avant 1917, les classes dirigeantes vouèrent une haine semblable à toutes les actions politiques qui mettaient en cause leurs privilèges. Les ouvriers de la Commune de Paris, qui, en 1871, instaurèrent pendant 70 jours un embryon de pouvoir populaire, furent assassinés ou emprisonnés avec une fureur sauvage. Le capital, déjà, avait eu peur.

Il est remarquable de constater que, indépendamment de la forme qu’elles prenaient, les sociétés dominées par le capital, dénoncèrent toujours l’Union soviétique comme l’ennemi no 1. Ce fut le cas des démocraties dites bourgeoises comme de tous les fascismes. Cela ne signifie nullement qu’il existe une égalité entre ces régimes politiques : le fascisme reste le plus dangereux adversaire des classes populaires et la lutte unie contre lui ne saurait exclure personne.

L’anticommunisme s’est emparé de la notion de totalitarisme pour affirmer que fascisme et communisme étaient de même nature. Cette falsification a été dénoncée notamment par un historien extrêmement critique à l’égard de l’URSS et ayant donné une contribution au Livre noir du communisme (mais s’en est distancé par la suite), Nicolas Werth, qui affirme sans ambages : « Plus on compare le communisme et le nazisme, plus les différences sautent aux yeux. »5

En effet, tandis que, dans le 3e Reich, le capitalisme appuie Hitler et en fait son représentant, en Union soviétique, le système économique est profondément modifié : les forces de production deviennent services publics et la propriété privée des principaux moyens de production est abolie.

Cette caractéristique fondamentale reste celle du régime soviétique jusqu’à la chute de ce dernier. C’est pourquoi on peut affirmer que, pendant soixante-quatorze ans, un pays libéré du capitaliste s’est développé. Et c’est cela qui a provoqué la haine inextinguible des privilégiés à travers le monde : il y avait là une preuve matérielle qu’une organisation sociale plus juste pouvait fonctionner.

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les communistes défendirent l’Union soviétique contre vents et marées, bien que - comme en 1956 - cette position ait été souvent difficile à maintenir face aux déchaînements de l’adversaire. Malgré les plus graves réserves, l’URSS restait, en toute circonstance, le pays dont le gouvernement, libéré du marché, menait une politique non-capitaliste. Sa disparition allait d’ailleurs en faire négativement la preuve.



Le défi de la mondialisation



Dès 1949. l’URSS a été soumise au boycott commercial par 17 pays : tous les pays de l’OTAN (sauf l’Islande), plus le Japon et l’Australie. Jusqu’en 1994, leur organisation commune était le COCOM, dont le but était d’empêcher les Soviétiques d’acheter des technologies de pointe à l’étranger.

La guerre froide prenait ainsi la forme d’un blocus touchant les machines les plus performantes et les procédés de fabrication les plus modernes, au moment où le capitalisme s’engageait sur le chemin de la mondialisation.

Bien que les progrès scientifiques et leurs applications aient été très importants dans le pays même, l’Union soviétique fut coupée du développement technique mondial.

Ajouté au fardeau des charges militaires, cet élément a constitué une des causes essentielles de son échec.

Toujours axés sur le mot d’ordre « rattraper et dépasser les Etats capitalistes », les dirigeants de l’URSS des années 70 ne prirent pas suffisamment en compte les modifications qualitatives qui ébranlaient le monde occidental. Comme l’indiquent Lavallée et Nigoul, « l’organisation en réseaux et la quasi instantanéité des communications qui lui est liée, la marchandisation généralisée, la transformation de la planète en un marché unique, autorisent une autre organisation économique, géographique et politique pour le capitalisme. » « La mondialisation est une forme moderne d’organisation du capitalisme à l’heure de l’informatique en réseau. »6

Cette nouvelle révolution industrielle, succédant à celle qui, dès le XVIIIe siècle, commença par l’introduction des machine dans l’entreprise, réalise, au profit des multinationales, le marché universel. Mis en réseaux, « l’ordinateur, l’informatique démultiplient l’activité cérébrale et donc créatrice de l’homme. » Ces outils de domination mondiale ont placé entre les mains des dirigeants, américains en premier lieu, des instruments qui leur permettent de régner en maîtres.

En même temps, la circulation du capital prend des formes quasiment pathologiques : la spéculation devient une fin en soi, déconnectée de la production, créant des « bulles » financières menaçant à la longue le capitalisme d’implosion

Naturellement, on ne saurait reprocher aux dirigeants soviétiques de n’avoir pas rejoint ce marché mondial ! Une économie dont le but est l’accroissement du niveau de vie de la population ne peut ni ne doit s’intégrer à un système dont l’horizon unique est le profit. Ainsi, « la croissance s’est poursuivie, mais le décollage vers la modernisation ne s’est pas produit »7

Le retard pris par l’URSS à développer des réseaux informatiques, dont l’efficacité aurait particulièrement convenu à son économie planifiée, a eu pour conséquence de freiner son évolution.



Les erreurs économiques



Ici se pose une question centrale : pourquoi ce retard, alors que le pays disposait d’une élite scientifique parmi les plus compétentes du monde ?

La guerre avait constitué une terrible épreuve pour toute la population. Les dirigeants soviétiques, qui représentaient le monde du travail dont ils étaient eux-mêmes issus, ont favorisé l’amélioration de la situation des classes populaires. L’une des premières mesures qui fut adoptée, dès qu’elle fut possible, c’est la diminution de la journée de travail, ramenée à sept heures (et même à six dans les professions difficiles).

Des investissements essentiels, nécessaires pour renouveler et non seulement étendre les infrastructures, ne furent par contre pas réalisés. On avait surtout répondu à la volonté des gens de disposer de davantage de biens de consommation ; ou encore de continuer à payer des loyers très bon marché, ce qui avait toujours été le cas.

On a reproché, non sans raison, à l’organisation planifiée de la production de donner lieu à une bureaucratie beaucoup trop lourde. C’était un handicap certain, néanmoins, pour les simples gens, la comparaison n’était pas en faveur du capitalisme, dans lequel dominaient le chômage, la hausse constante du coût de la vie, l’incertitude du lendemain.

Cependant, la centralisation opérée par le plan, qui avait été indispensable à l’époque de l’industrialisation à marche forcée, devint plus tard un frein.

Le problème principal semble avoir été la difficulté à estimer les besoins (soit la demande) pour pouvoir y adapter la production (soit l’offre). La coordination entre les producteurs de matières premières et les usines qui les utilisaient, par exemple, laissait à désirer. La pénurie endémique de certaines marchandises provenait de cet état de fait. Bien entendu, les partisans du libéralisme crient victoire : « Nous vous l’avions bien dit : le marché est indispensable ! » C’est le point de vue de ceux qui ne pensent qu’aux profits. Malgré ses défauts, l’économie soviétique a toujours conservé le cap sur la satisfaction des intérêts populaires.

En outre, dès 1965, conscients des manques, les dirigeants soviétiques ont engagé de nombreuses réformes partielles, qui ont souvent amélioré la situation. Pourtant, le problème central restait entier : comment enlever au plan sa rigidité, sans mettre en cause la propriété collective des fondements du pouvoir économique ? Autrement dit comment soumettre le marché au plan ?

L’une des voies aurait peut-être été une certaine extension de la petite propriété privée artisanale, permerrant un marché des biens de consommation dont les indicateurs auraient servis, dans ce domaine, à une planification plus souple.

Quoi qu’il en soit, cette première expérience socialiste devait se frayer un chemin sans qu’aucun modèle ne lui serve de guide. Ce qui est certain, c’est que les conditions dans lesquelles elle s’est déroulée sont très loin de celles que rencontrent, par exemple, les communistes cubains. Et très loin aussi de celles qui nous attendent.

Le principe fondamental sur lequel il est exclu de transiger si l’on veut construire une société plus juste, c’est la création d’un pouvoir représentant les classes exploitées et dont l’essence est le service public généralisé des grands moyens de production, de financement et d’échange.



Le déficit démocratique



La participation des forces populaires à la construction d’une société nouvelle avait été, malgré des difficultés majeures, un élément clé qui avait permis la victoire de la Révolution en 1917, la réalisation du 1er et du 2e plan quinquennal, l’écrasement de l’agression hitlérienne, la reconstruction.

Après le traumatisme de la guerre (presque toutes les familles avaient été atteintes d’une manière ou d’une autre) et les énormes charges causées par la réhabilitation des vastes territoires dévastés, l’aspiration à l’élévation du niveau social était générale. Le gouvernement, dont c’était aussi l’objectif, s’y attela. La politique de Khrouchtchev, puis de Brejnev fut en grande partie dictée par cette priorité.

Il s’agissait d’abord de continuer sur l’élan qui, avant le guerre, avait aboutit à des avancées spectaculaires, notamment dans les domaines de l’enseignement, de la culture et de la santé. Cela fut fait : entre 1945 et 1975, de nouveaux millions d’hommes et de femmes accédèrent à une vie plus aisée.

S’établit ainsi, notamment sous Brejnev, un « rythme de croisière » qui favorisait incontestablement les travailleurs.

Mais, parallèlement, l’esprit critique s’aiguisait : les exigences des gens augmentaient - par exemple, le désir de voir les magasins mieux approvisionnés, la possibilité de pouvoir voyager à l’étranger. Il se forma une importante catégorie de citoyens et de citoyennes, en général d’un niveau culturel élevé, qui, sans remettre en cause les fondements du système, se posaient la question de l’amélioration de son fonctionnement.

La seule solution possible aurait été d’associer les gens beaucoup plus étroitement aux discussions et aux prises de décisions, de promouvoir systématiquement des débats nationaux sur les grandes orientations à prendre. Autrement dit, de recourir à une véritable pratique démocratique et de mieux soumettre au peuple les questions centrales dont dépendait l’avenir du pays.

Occupé en priorité à faire face aux visées agressives américaines, le Parti, lui, ne prit que tardivement conscience de ces modifications de la société. La désignation de Gorbatchev, en 1985, comme secrétaire général succédait à une longue période pendant laquelle les anciennes habitudes de direction perduraient, alors qu’elles avaient perdu de leur efficacité. Gorbatchev lui-même ne sut pas détecter quelles étaient les mesures fondamentales indispensables. Il aurait fallu, sans doute, s’attaquer en premier lieu aux faiblesses dans le domaine économique, en maintenant bien sûr le service public des grandes entreprises et une planification rénovée, protégeant d’un retour du capitalisme.

Gorbatchev, qui souhaitait le maintien de l’Union soviétique, soumit la question à l’ensemble du peuple et un référendum, parfaitement démocratique, eut lieu le 17 mars 1991 : 70% des votants se prononcèrent pour le maintien de l’URSS.

Mais Gorbatchev s’était lancé, sans préparation suffisante, dans des réformes politiques qui libérèrent les forces, restreintes au demeurant, souhaitant le démantèlement du pays.



La restauration du capitalisme



Ces forces soutinrent Eltsine. Quelques anciens dirigeants, qui craignaient le retour au capitalisme, prirent la responsabilité d’organiser un coup d’Etat qui échoua rapidement, mais alla à fin contraire : il permit à Eltsine de s’emparer du pouvoir. Celui-ci abolit rapidement les lois qui empêchaient la restauration de la propriété privée des grands moyens de production et d’échange. Les privatisations permirent la création de sociétés anonymes qui, dans une atmosphère de corruption généralisée, confisquèrent le propriété publique, c’est-à-dire la presque totalité du pouvoir économique.

Des résistances se manifestèrent, notamment dans le Parlement de Russie librement élu. Tentant d’imposer son programme de liquidation, Eltsine prit des décrets en vue d’imposer une « administration spéciale » que condamna la Cour constitutionnelle. Des manifestations de soutien aux parlementaires eurent lieu. Comme un vulgaire Pinochet, Eltsine organisa alors un coup d’Etat : le 4 octobre 1993, il fit arrêter les dirigeants du Congrès des députés de Russie et bombarda le Parlement. Il y eut des centaines de morts.

Le régime « libéral » instauré par Eltsine a abouti à la restauration du capitalisme, personnifié particulièrement par les « oligarques » qui, à la faveur des privatisations, prirent en main les leviers de commande économiques et politiques, comme c’est le cas dans tous les pays où règne le capital.

Le bilan constitue une véritable preuve de la supériorité d’un système basé sur la prééminence du service public, qui, seule, peut assurer à long terme les fondements d’une société de justice sociale. A l’inverse, la propriété privée des grands moyens de production conduit inexorablement à la misère du plus grand nombre, tandis que s’enrichit une minorité de plus en plus étroite.

Depuis 1991, en une vingtaine d’années, en Russie, le niveau de vie s’est effondré : les salaires ont considérablement baissé (et restent souvent impayés), les prix ont augmenté, notamment ceux des loyers. La suppression de la quasi gratuité des transports et des médicaments a provoqué des manifestations dans plusieurs villes du pays. Contre l’avis des communistes et d’autres députés de gauche, un vaste programme de « réformes » fut adopté par la Douma. Il s’agissait de « remplacer les nombreux avantages sociaux datant de l’URSS par des compensations financières. [Des] manifestants, retraités, anciens combattants, handicapés et diverses autres personnes considérées comme "vulnérables", seront les premiers à ressentir les effets de cette réforme : ils ne pourront plus recevoir des bénéfices matériels (prix réduit pour les visites médicales, les transports en commun ou les maisons de repos). […] L’opposition au projet semble forte au sein de la population. »8

Les conséquences à long terme de la montée de la pauvreté, et même de la misère pour beaucoup, apparaissent aux yeux des plus favorables au régime actuel. Joseph S. Nye, professeur à Harvard et ancien secrétaire adjoint américain à la Défense, écrit : « Le crise démographique perdure, en raison de soins de santé publique déficients et d’investissements insuffisants dans une sécurité sociale digne de ce nom. La plupart des démographes tablent sur une baisse notable de la population au cours des prochaines décennies. »

Les Russes vivent maintenant moins longtemps : en 1970, l’espérance de vie était de 68,7 ans, aujourd’hui 66,6. L’âge de la retraite va passer de 60 à 65 ans pour les hommes, et, pour les femmes, de 55 à 65. Le nombre des suicides est en augmentation : 73 hommes et 14 femmes par 100.000 habitants. 30% à 40% des gens, victimes des bouleversements sociaux depuis la chute de l’URSS, souffrent de troubles psychiques.

Selon les Nations Unies, alors qu’elle avait été une grande puissance industrielle, la Russie est aujourd’hui au 71e rang sur 174 Etats.

Sur le plan culturel, la catastrophe n’est pas moins évidente : « La fréquentation des théâtres, des salles de concert, des cirques et des bibliothèques, de même que la lecture d’ouvrages littéraires et les abonnements à des journaux sont en forte régression. L’alourdissement de la charge de travail a contribué à rendre les loisirs plus passifs, alors que ceux-ci étaient bien davantage consacrés à la culture, quand, dans les derniers temps de l’ère soviétique, le temps libre allait en s’élevant. Et, pour accroître leurs revenus, voire simplement pour survivre, de nombreux Russes ont augmenté leurs activités agricoles et d’élevage sur leurs propres parcelles, quitte à réduire leur temps de sommeil et de loisirs. […] En dehors de Moscou, la plupart des gens ont vu leurs possibilités d’accès à la culture se réduire considérablement. Les sociologues déplorent d’autant plus la piètre qualité des programmes de télévision que le petit écran est devenu le loisir dominant. Sans parler du déclin de la recherche scientifique, de la fréquentation des établissements d’enseignement, des services médicaux et sociaux, sans parler non plus de la chute des indicateurs de la vitalité démographique - autant de signe que la survie même de la nation est désormais en jeu. » 9

En même temps, les nouveaux privilégiés s’enrichissent scandaleusement. Touristes, ils viennent, par exemple, en Suisse où ils disposent de fonds considérables. A leur tête, les « oligarques » ont pillé le pays ; ils en possèdent les principales ressources. L’homme le plus riche de Russie est le patron du géant de l’aluminium, privatisé sous Eltsine : il est à la tête d’une fortune de plus de 21 milliards de dollars, ce qui était impensable sous le régime soviétique. Les différences de rémunération y existaient sans doute, surtout en faveur des intellectuels, mais la loi n’autorisait pas l’enrichissement issu de profits privés. Les quelques affaires de corruption qui apparurent sous Brejnev étaient circonstancielles et, contrairement aux tentatives faites par les professionnels de l’anticommunisme, n’ont aucun point commun avec la foire d’empoigne qui caractérisa la situation depuis 1991.

Le rétablissement du capitalisme apporte une nouvelle preuve - s’il en était besoin - que, seul, un régime où le service public est prioritaire et où les grands moyens de production sont propriété collective peut assurer un niveau de vie convenable à l’ensemble de population. Certes, l’Union soviétique n’était pas parfaite ; pourtant les profits de l’activité économique étaient consacrés, non pas à l’accroissement des fortunes privées d’une minorité, mais à l’élévation du niveau de vie de tous.

La classe dominante - comme le font aussi les anticommunistes chez nous - tente de cacher la vérité : « Pour détourner l’attention de ce pitoyable état du pays, les nouveaux détenteurs du pouvoir se sont lancés dans une vaste campagne de propagande contre le défunt système soviétique, en recourant à tous les trucs jadis utilisés en Occident : il n’aurait été qu’un système monstrueux, du péché originel de 1917 jusqu’au coup d’Etat manqué d’août 1991. De l’échec de ce dernier serait née une nouvelle ère de liberté. C’est dire que, déjà lamentablement diminuée, la Russie contemporaine souffre aussi d’un "autodénigrement" de son identité historique. Non contents de piller les avoirs économiques du pays, ses "réformateurs" se sont également attaqués à son passé, sous le signe de l’ignorance et non de l’analyse critique. Parallèlement, ils se sont mis frénétiquement en quête d’autres passés susceptibles de répondre au désir de la nation de se forger une nouvelle identité. Et ce en deux temps : d’abord ils se sont réapproprié tout ce qui était tsariste et prérévolutionnaire ; puis, sur fond de rejet de tout ce qui était soviétique et postrévolutionnaire, ils ont réhabilité les Blancs de la guerre civile. Cet amour de ce que les bolcheviks avaient détesté relève de la débilité intellectuelle. Si bien que plus d’un Russe a perçu les "élites" qui s’emparèrent du pouvoir en 1991 comme de nouveaux "envahisseurs tatars", hostiles aux intérêts de la nation. Et que, pour certains de ses meilleurs esprit, la Russie n’aurait désormais plus d’autre perspective que celle, cauchemardesque, d’une chute au niveau du tiers monde. »10

Eric Hobsbawm observe que le retour « de l’ancien système au capitalisme a perturbé l’économie, peut-être davantage que ne l’ont fait la Deuxième Guerre mondiale ou la Révolution d’octobre » .



Les causes politiques de l’implosion



Une question demeure : comment une telle régression a-t-elle pu s’imposer, alors que le niveau de vie n’avait jamais été aussi favorable pour la grande majorité de la population ?

Sans doute, la génération qui bénéficiait des acquis n’avait-elle pas connu les batailles du passé, ni le prix payé pour les obtenir.

Sans doute, les initiatives de Gorbatchev et de son équipe, dont le plan d’ensemble n’était pas toujours clair, ont-elles largement contribué à désorienter les gens. Comme le dit Fidel Castro, « les Soviétiques se sont autodétruits ».

Mais il y a aussi que, dès les années 80, il s’est produit, petit à petit, un affaiblissement de la vigilance populaire, induite par l’amélioration des conditions sociales et par l’insuffisance des explications données par le pouvoir. Certains perdirent de vue que les conditions de l’existence du socialisme n’étaient pas irréversibles et que la puissance militaire de l’URSS n’était pas, pour le préserver, l’unique garantie.

Les avancées considérables, notamment dans le domaine de la santé, de l’éducation et de la culture, demeuraient liées au dynamisme du système dans son ensemble. Peu à peu, ils apparurent comme allant de soi.

Si bien que les revendications de certains milieux intellectuels prirent de l’ampleur. Par exemple, le désir - légitime - de voyager à l’étranger ou celui - non moins légitime - de pouvoir exprimer des critiques quant aux défauts du système purent être exploités à la fois par la propagande étrangère et par les ambitieux qui, comme Eltsine, rêvaient de prendre le pouvoir sur des ruines.

Devant le danger, le parti communiste fut paralysé par ses divisions et par l’insuffisance de sa tradition démocratique. Les uns, se désignant eux-mêmes comme « réformateurs », exigeaient des modifications politiques de divers ordres, mais qui, dans leur esprit, ne mettaient généralement pas en cause le socialisme. Les autres voulaient empêcher une évolution dont il craignaient que la société perdit le contrôle ; leurs adversaires les taxèrent avec perfidie de « conservateurs », étiquette amplement reprise par le droite occidentale. Ce qu’ils voulaient pourtant, c’était « conserver » le socialisme ; ils le firent souvent avec maladresse et ne parvinrent pas à convaincre la population.

Les enjeux réels du conflit restèrent étrangers au plus grand nombre. Eltsine et son entourage, qui savaient parfaitement que leur action aboutirait à la destruction du régime social de l’URSS, purent donc agir impunément, soutenus par tous les gouvernements du monde capitaliste.

Le réveil, on l’a vu, fut terrible.



"La chute de l’URSS à été la plus grande catastrophe du siècle" Vladimir Poutine



Un constat sans fioritures a été dressé de la situation après 1991 : « Il faut reconnaître que la chute de l’URSS a été la plus grande catastrophe géopolitique du siècle. Des dizaines de millions de nos concitoyens et compatriotes se sont retrouvés hors des limites du territoire de la Russie. L’épidémie de la dislocation a gagné la Russie. L’épargne des citoyens a été dévaluée, les vieux idéaux ont été détruits, nombre d’institutions dispersées ou réformées à la va-vite. L’intégrité du pays a été atteinte par des interventions terroristes. […] Les groupes oligarchiques, qui avaient conquis un pouvoir sans limites sur les flux d’information, ne servaient que leurs propres intérêts corporatifs. On a accepté comme "norme" la misère de masse. Tout cela s’est accompli avec pour toile de fond la chute de l’économie, l’instabilité financière, la paralysie de la sphère sociale. »

Ce texte est tiré d’un discours prononcé par… Vladimir Poutine, en avril 2005, devant l’Assemblée fédérale de la Fédération de Russie. Pourquoi le président du pays s’est-il senti contraint de dénoncer aussi clairement la politique de son prédécesseur Eltsine et d’évoquer sans détour quelques-uns des mérites du l’Union soviétique ? Parce que ces questions sont sur les lèvres de millions de Russes et qu’il fallait, électoralement parlant, leur montrer que le président les comprenait. Il n’en reste pas moins que, même s’il se démarque du libéralisme destructeur de 1991, Poutine, lié à certains oligarques, est loin aujourd’hui de représenter une option acceptable pour les progressistes.

L’implosion de l’URSS n’a pas été « la plus grande catastrophe géopolitique du siècle » pour les seuls Russes. La politique mondiale en a subi les effets dévastateurs.

La disparition de la principale grande puissance capable de tenir tête à l’impérialisme américain a permis à ce dernier de conquérir de nouvelles positions. L’invasion de l’Irak n’aurait sans doute pas été possible sans la disparition de l’URSS. Eltsine jouissait de l’appui de Washington et, dès le début, les Etats-Unis lui servirent de modèle.

Dans le tiers monde, au cours des quinze dernières années, le retour des politiques coloniales, anciennes ou nouvelles, a fait reculer les velléités d’indépendance de plusieurs Etats pour lesquels la seule pr

ésence de l’URSS sur la scène internationale constituait un utile contrepoids. D’où l’accroissement des difficultés de l’Afrique.

Dans les pays de l’Europe de l’Est et dans les ex-républiques soviétiques, comme en Russie, le retour du capitalisme a signifié une plongée dans la pauvreté, voire la misère, pour les classes populaires, alors que s’enrichissait une nouvelle bourgeoisie qui avait conquis le pouvoir. En outre, dans le Caucase par exemple, la renaissance des nationalismes, éradiqués pendant la période soviétique, a provoqué des tensions qui ont favorisé l’introduction du terrorisme. Dans la Fédération de Russie, le même nationalisme a été à l’origine de vagues xénophobes, qui ont abouti à la « chasse aux Caucasiens » pour délit de « faciès ».

A la frontière russo-chinoise, la Mongolie extérieure est un cas peu connu, mais emblématique. Elle était une république, qui ne faisait pas partie de l’URSS, mais avait adopté le même système économique. Très pauvre, elle recevait de Moscou une aide représentant le tiers de son produit national brut. « Dès 1990, avec les diktats du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, une privatisation hyperbrutale a ravagé industrie, infrastructures sociales et agriculture. En quinze jours, on a tout bradé : kolkhozes, combinats d’Etat, mines… Des milliers d’enfants ont été abandonnés du fait d’un chômage énorme. Pour survivre, les Mongols ont rejoint la société nomade traditionnelle. Beaucoup regrettent maints aspects de l’économie planifiée. Avant 1990, écoles publiques et hôpitaux fonctionnaient dans chacune des 28 provinces. » (12) La chute de l’Union soviétique a encore influencé le cours de la politique dans nombre d’Etats, notamment en Europe occidentale, comme en France et en Italie, où les partis communistes constituaient une force politique importante dans la lutte contre la dictature du capital. La propagande de la droite eut beau jeu de s’emparer du désarroi des militants communistes, pour présenter l’implosion de l’URSS comme la fin d’une « illusion », comme la négation de tout espoir de voir un jour s’établir une société plus juste.

Cette perte d’influence a atteint aussi par ricochet les partis socialistes, qui bénéficiaient de l’activité des communistes dans les luttes sociales et souvent de leur soutien. Tant il est vrai que tout affaiblissement à gauche profite d’abord à la classe dominante.



Les nouvelles conditions de la lutte



Les quatre causes de la disparition de l’Union soviétique peuvent donc se résumer ainsi :

1. Le poids du passé : la Révolution a eu lieu dans un pays arriéré, qui avait toujours connu un régime autocratique. En conséquence, la tâche consistant à construire, pour la première fois dans l’histoire, une société de justice sociale était particulièrement ardue.

2. Le poids de la menace militaire extérieure : considérée comme l’ennemi à abattre par les classes dirigeantes des Etats capitalistes - en dernier lieu l’Allemagne hitlérienne, puis les Etats-Unis - l’URSS a été constamment contrainte de consacrer d’énormes forces à sa défense. En outre, elle a été tenue à l’écart des nouvelles techniques liées à la mondialisation.

3. Les erreurs de gestion, corrigées souvent trop tardivement.

4. Le déficit démocratique : provenant des deux premières causes, mais s’alimentant d’elle-même, la politique de répression stalinienne a été dénoncée par les communistes immédiatement après la mort de Staline. Dans son célèbre rapport au XXe Congrès, Khrouchtchev a condamné sans équivoque les crimes staliniens. La période suivante a permis davantage de démocratie, bien que, sans aboutir à la mort des inculpés, certaines formes de répression aient continué pendant plusieurs années Les progrès économiques, la parité militaire qui pérennisaient l’existence du régime soviétique ont permis des orientations politiques de plus en plus respectueuses des normes démocratiques, ainsi que l’accession au pouvoir d’hommes instruits, cultivés comme Gorbatchev.

Des quatre causes qui ont entraîné la disparition de l’URSS, seules les deux dernières étaient de nature à pouvoir être évitées.

Cet aspect négatif du pouvoir soviétique ne peut, à aucun titre, servir d’exemple. Le nouveau socialisme du XXIe siècle ne pourra être que démocratique. Il ne s’agit pas, faut-il le préciser, de la seule démocratie formelle telle qu’elle existe dans les démocraties bourgeoises, mais d’une démocratie réelle dans laquelle le peuple entier est associé aux décisions politiques et à leur application. Un tel mouvement démocratique en profondeur sera possible dans un régime de service public, où les intérêts économiques privés du grand capital n’auront plus voix au chapitre.

Par contre, l’aspect positif des trois quarts de siècle d’existence de l’Union soviétique est d’avoir prouvé la possibilités de faire vivre et de développer une société bâtie sur la collectivité publique des moyens de production et d’échange. Au sein d’une telle société, les profits de l’économie peuvent être consacrés à l’amélioration régulière du niveau de vie matériel et culturel de la population - et cela malgré le poids du passé et celui de l’hostilité permanente du monde capitaliste.

Certes, cette première expérience dans l’histoire de l’humanité ne peut, même du point de vue économique, être reproduite telle quelle. L’avenir bénéficiera d’avancées techniques nouvelles. Mais celles-ci ne sauraient mettre en cause la nécessité absolue de libérer la société de l’emprise du grand capital privé.

Aujourd’hui, le capitalisme va dans le mur. L’antagonisme entre la masse des travailleurs (y compris les classes moyennes), qu’il appauvrit sans cesse, et la classe de plus en plus restreinte qui possède les moyens de production principaux, ne peut aboutir qu’à une crise financière générale.

Aujourd’hui elle a commencé. On ne peut prévoir comment elle va se développer.

Ce ne sont pas les commémorations de la chute du mur de Berlin qui y changeront quoi que ce soit.

Ce qu’on peut affirmer, c’est que, à elle seule, la crise du capitalisme ne fera pas naître spontanément une société plus juste. Seules les forces organisées et puissantes du monde du travail pourront y parvenir.

Il s’agit de s’y préparer.

D’abord en comprenant que, après la disparition de l’Union soviétique, il est indispensable de tirer des enseignements de cette immense expérience – qui, avec ses ombres et ses lumières, est celle d’une première tentative de développer une société non capitalisme.

Ensuite, en s’appuyant sur les principes solides de l’analyse marxiste sans lesquels n’est envisageable aucune lutte victorieuse, même en pleine période révolutionnaire.

Enfin, en travaillant sans relâche à l’union de toutes les forces populaires dans des partis et des organisations puissantes sans lesquelles aucune victoire n’et possible.

Michel Buenzod, 2009

Paru dans le supplément de Gauchebdo No 35 du 28 août 2009



Site du Parti Suisse du Travail: http://www.pst.ch/

1Eric Hobsbawm : Marx et l’histoire, Ed. Demopolis, 2008. Les citations d’Eric Hobsbawm figurant dans la suite du texte sont extraites du même ouvrage.

2Roy Medvedev : Let history judge : the origins et consequences of Stalinim (Oxford University Press, 1989)

3Jean.Marie Chauvier : Retour, vingt ans après, sur la pérestroïka gorbachevienne (Le monde diplomatique, juin 2005)

4Arno J, Mayer : Les Furies 1789-1917 (Ed. Fayard, Paris, 2002)

5Le Monde du 21 septembre 2000

6Ivan Lavallée et Jean-Pierre Nigoul : Cyber Révolution (Ed. Le Temps es Cerises, Pantin-Paris 2002

7Basile Kerblay, Marie Lavigne : Les Soviétiques des annàes 80 (Armand Colin, 1985

8Correspondance du quotidien genevois Le Temps du 6 juin 2004 9.Selon Le Temps du 13 février 2007.

9Moshe Lewin, professeur émérite à l’Université de Pennsylvanie (USA), dans Le Monde diplomatique, décembre 2001

10Idem

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