Interview de Nidia Díaz, ancienne commandante de la guerrilla et députée du FMLN

« Le FMLN reste fidèle à son projet »

« Au Salvador nous n'avons en réalité jamais eu une alternance démocratique, il n'y a eu que des gouvernements fantoches, ou des coups d'Etat. Pendant des décennies, au Salvador, on a vécu sous des dictatures militaires »

San Salvador, 18 mars Tribuna Popular TP/Par Marcos Salgado.- Pour la première fois la gauche arrive au pouvoir au Salvador et, que ce soit dans la forme ou sur le fond, la portée de cet événement ne doit pas être sous-estimée. Le FMLN, qui a uni en d'autres temps les groupes guerrilleros en lutte contre les gouvernements dictatoriaux et de droite soutenus par les Etats-Unis, a gagné les élections s'imposant dans une vaste campagne de peur montée par le parti au pouvoir, l'ARENA, autrefois – et ce n'est en aucun cas paradoxal – branche civile des groupes paramilitaires qui ont réalisé un génocide sur lequel la justice n'a pas encore été rendue.

Nidia Diaz est une voix respectée dans ce Salvador qui émerge. Commandante de la guerrilla, députée et membre actuellement de la direction du Front Farabundo Marti pour la Libération Nationale, elle fait le point dans cette interview avec la Radio de l'Université de Buenos Aires sur l'histoire, l'espoir retrouvé et les défis de cette nouvelle ère dans le pays le plus petit d'Amérique Centrale.

Que signifie ce triomphe aux élections présidentielles, après presque deux décennies où le FLMN, en tant que parti politique, a été dans l'opposition?

Je veux en premier lieu dire que le triomphe du 15 mars a été construit par tout un peuple, tout au long de plusieurs décennies. Au Salvador nous n'avons en réalité jamais eu une alternance démocratique, il n'y a eu que des gouvernements fantoches, ou des coups d'Etat. Pendant des décennies, au Salvador, on a vécu sous des dictatures militaires, et si il s'avérait qu'un gouvernement progressiste voulait faire quelque chose, il était toujours assujetti, totalement dépendant dans sa ligne politique, de l'administration au pouvoir aux Etats-Unis. Mais jamais par la voie d'un processus politique et électoral, la gauche, le centre-gauche, les forces progressistes et démocratiques avaient eu la possibilité d'accéder au pouvoir formel et au pouvoir administratif dans ce pays.

Qu'est-ce qui a changé depuis que la guerrilla a déposé les armes jusqu'à aujourd'hui pour qu'on arrive à ce scénario?

Depuis la fin du conflit armé qui a duré douze ans et qui a mis fin à la dictature avec les accords politiques – un succès qui date d'il y a 17 ans – s'est enclenché un processus de démocratisation, que le parti au pouvoir depuis 1989, l'ARENA, a bloqué, auquel il a fait obstacle. Depuis, ils avaient de leur côté le vrai pouvoir, le pouvoir économique, et ils ont mis en place un modèle néo-libéral qui pendant ses 17 ans s'est révélé contradictoire avec le processus de démocratisation qui avait débuté avec l'accord de paix. Pendant ce temps, a éclaté la pire crise qu'ait connu notre peuple. Une crise économique, avec pauvreté, chômage, émigration, insécurité. Le pays est devenu moins sûr. Le premier problème des gens est le coût de la vie, le manque de pouvoir d'achat, le second problème est le chômage, la pauvreté en général, et le troisième est l'insécurité urbaine, qui est restée constante durant toutes ces années. Ainsi, les gens en sont venus à vouloir que cela change. Que la situation change et que l'on ne continue pas à être gouvernés par l'ARENA, qui a démontré au contraire son incapacité à pouvoir résoudre ces problèmes. Son modèle, ses méthodes autoritaires de gouvernement ont abouti à ce que les pauvres soient encore plus pauvres et les riches encore plus riches.

Et comment le Farabundo Marti est-il parvenu à incarner le changement? Sans doute que la réponse a à voir aussi avec votre propre vie...

C'est un honneur pour moi de faire partie du Front Farabundo Marti depuis sa fondation, en 1980 et d'avoir fait partie de la guerrilla à partir de 1971, comme commandante de la guerrilla. Et j'ai été signataire des accords de paix, après j'ai été députée en 1994, j'ai aussi été candidate à la vice-présidence de la république, actuellement je suis députée de la région Centraméricaine et j'ai contribué  au processus de formation du FMLN, à son développement, à son rayonnement. D'un côté, le front avec sa lutte pendant 30, 40 ans, déjà dans les années 70, a construit un puissant front populaire qui a cherché à mettre fin aux dictatures mais qui n'y est pas arrivé par les luttes politiques et sociales, on a dû trouver une alternative dans la voie militaire, la lutte armée, parce qu'en ces temps-là exprimer son opinion était un délit, le militarisme qui existait nous a poussé à emprunter la voie de la confrontation et ensuite de la guerre civile, qui a abouti aux négociations et à la signature des accords qui ont mis fin à la dictature. Par cette lutte, qu'a menée le peuple et le Front, des libertés et des droits ont été gagnés qui pendant des décennies ont été supprimés. Ensuite, dans les 17 dernières années nous avons eu un répit, dans une atmosphère plus libérale, nous avons pu nous développer jusqu'à devenir la première force électorale du pays. C'est le résultat de tout un travail accumulé par une gauche sur la phase ascendante, et qui loin de se transformer en une gauche « naine », « banzai », comme le pouvoir économique l'avait souhaité, y est arrivé sur la base des mêmes conditions dans lesquelles elle a été créée et qu'elle a réussi à surmonter, parce que le blocage, la captation des instituions créées par les accords de paix a été très puissant.

Le parti du pouvoir a parié sur le fait que vous seriez un « nain politique »...

Aujourd'hui pour eux c'est comme si tout s'écroulait, parce qu'ils n'ont jamais pensé qu'un mois après que le FMLN devienne la première force aux élections municipales, elle devienne désormais la gauche de gouvernement, qui gouvernera le pays à partir du 1er juin, dans le cadre d'une grande alliance politique, fruit du travail accumulé pendant tout ce temps.

Jusqu'où pousserez-vous la politique de la main tendue dans le nouveau gouvernement?

Dans cette alliance se retrouvent toutes les personnes qui veulent changer le pays. C'est pour cela qu'on l'appelle la grande alliance pour le changement. Dans laquelle Mauricio Funes a développé aussi un vaste mouvement des « amis de Mauricio ». En ce sens, le front est devenu ensuite avec l'apport de tous ces secteurs de la société la première force au pouvoir représentant réellement l'alternance, qui à partir du 1er juin commencera à gérer ce pays en développant des politiques publiques différentes.

Dans ces dix-sept ans, par rapport à son histoire dont vous nous avez parlé, peut-on dire que le FMLN a changé ou qu'au contraire les grandes lignes des origines survivent encore?

Le FMLN reste fidèle à son projet. Son identité reste la même. Je ne vous dis pas que nous n'avons pas traversé différentes phases dans le processus de construction et de développement de notre mouvement, mais depuis que nous sommes établis en tant que parti politique et que nous participons au système électoral le front n'a fait que développer les principes et les valeurs hérités des années 70 et 80, quant au but de notre lutte, aux valeurs dont nous nous inspirons. Et ce sont des principes inscrits noir sur blanc, et que partagent les cinq organisations qui ont fondé le Front Farabundo Marti. Et nous avons rajouté en 2001 un autre objectif, qui était que la lutte pour la transformation démocratique menait sur la route du socialisme. Ainsi, se sont développés les thèses visant à atteindre une société où règne l'équité, sans exploitation, et équitable pas seulement sur le plan du genre, mais aussi sur le plan environnemental. Et une société souveraine.

Dans quelle mesure la construction de cette société s'exprimera dans des politiques essentielles et concrètes?

Depuis de nombreuses années, nous avons un projet pour le pays, une mission par rapport à où nous voulons mener le pays, et c'est vers une société juste, démocratique, souveraine, basée sur l'équité et le développement économique de notre peuple. On peut penser aux programmes de gouvernement que nous avons lancé en 92, 94, 99 et 2994 avec Schafik (NDR. Handal, leader historique du FMLN, décédé en 2006). Aujourd'hui, nous avons développé les bases du programme pour ce gouvernement à travers un processus de consultation des citoyens depuis septembre 2007 jusqu'à août 2008, auquel ont participé 33 conseils citoyens, qui ont impliqué tous les secteurs de la société, avec plus de 14 consultations départementales, sept aux Etats-Unis, nous sommes parvenus à donner forme à ce projet de gouvernement: « L'espoir naît, le changement vient ». Le programme s'appelle ainsi, et il a été adopté lors d'une convention national du Front, et Mauricio Funes y était, bien qu'il ne vienne pas exactement du Front mais c'est un leader d'opinion, un journaliste, qui adhère à notre programme. Lui donne son opinion et, dans les grandes lignes, ses propos cadrent avec ceux de l'alliance. Depuis on a développé ce qui était la plate-forme de campagne et les points précis du programme. Mauricio a un plan précis pour surmonter la crise, la crise que nous sommes en train de vivre et l'impact de la crise mondiale. Il a un plan pour créer des emplois pour atténuer immédiatement la crise, et un plan intégral sensible à l'ouverture vers les femmes, pour parvenir à l'équité et à l'égalité.

Pour finir, quelle relation établirez-vous avec les pays voisins, et en particulier face à certains propositions d'unité régionale, comme l'Alternative Bolivarienne pour les Amériques (ALBA) dont dont partie deux voisins du Salvador comme le Honduras et le Nicaragua?

Mauricio va impulser une polítique internationale de coopération ouverte sur le monde, large, sans « idéologisme ». Différente de ce que nous avons vu jusqu'alors au Salvador. Ici, cela avait atteint un tel point que nous n'avions ni relations diplomatiques, ni relations économiques avec Cuba. Nous sommes le seul pays dans toute l'Amérique Latine qui n'a pas de relations diplomatiques avec Cuba. Et Mauricio a dit: « J'arrive au gouvernement et j'ouvre les relations diplomatiques avec Cuba ». Comme l'ont fait le Guatemala, le Honduras, le Costa Rica et Panama. Et cela se sent déjà, parce que les intérêts qui existent entre ces pays sont multiples. Nous avons bénéficié des médecins que nous avons formé à Cuba et des médecins qui sont venus, justement cubains, pour combattre le petit palu et les épidémies. Ou quand on pense à la mission miracle qui s'est développé entre le Vénézuela et Cuba, qui a mené à la guérison de sept mille malades des yeux dans ces deux pays. Cela montre qu'il y a d'autres projets auxquels il faut prêter attention quand on parle de relations entre les peuples. Le gouvernement va mettre l'accent aussi sur les processus d'intégration en Amérique Centrale, où nous sommes en train de travailler ardemment pour définir un cadre qui permette cette véritable intégration, avec tous les peuples, en se basant sur la coopération et la complémentarité.
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