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19 octobre 2009 1 19 /10 /octobre /2009 15:06

Le rôle de la lutte théorique

La leçon de Lénine

 

Pour un parti de militants intellectuels et d'intellectuels militants.


Notes à la marge d'un livre de Gianni Fresu

 

par Andrea Catone, historien du mouvement ouvrier et militant du Parti de la Refondation Communiste (PRC)

pour le numéro de mai-août de l'Ernesto, revue théorique affiliée au courant du même nom au sein du PRC

 

Traduction AC pour http://solidarite-internationale-pcf.over-blog.net/

 

On le sait, depuis un certain temps l'histoire du marxisme n'est plus objet de réflexion et de débat théorico-politique, les grandes questions théoriques qui ont passionné les acteurs du mouvement ouvrier dans la phase de sa constitution et de son ascension dans les dernières décennies du XIXème siècle et dans les premières du XXème siècle, ou dans la phase de consolidation du premier État ouvrier, et qui ont connu un renouveau lié aux luttes des années 1960-70, semblent aujourd'hui abandonnées, submergées par le jeu des petites phrases, les petites polémiques tacticiennes quotidiennes, qui se développent dans un langage « politicien », étouffant et passant sous silence la perspective stratégique.

 

La théorie marxiste, aussi entre les camarades les plus engagés politiquement, est considérée comme étant « en option », quelque chose à quoi on peut se consacrer, si tout se passe bien, dans le temps libre, hors de « l'activité pratique », de la politique, pendant les pauses que celle-ci nous laisse, en somme comme un moment de loisir. L'étude de la théorie n'est jamais conçue comme un moment constitutif et fondateur de l'action politique, qui sans elle deviendrait comme aveugle et manchot, privée de sa plus profonde raison d'être, avec un « communisme » qui, dans le meilleur des cas, est tout au plus déclamé et proclamé, mais pas assimilé et élaboré, avec le risque de devenir seulement une coquille vide, un drapeau qui flotte au vent dans une manifestation, une icône ou un saint. Le mépris pour la théorie au nom d'une « pratique » engluée dans les méandres des faits quotidiens n'est pas nouveau dans l'histoire du mouvement ouvrier, et rejoignait aussi le sens commun des masses, qui est, comme Gramsci nous le dit dans les Cahiers de Prison, subordonné à l'idéologie de la classe dominante. Mais justement l'histoire, désormais assez longue, du mouvement ouvrier nous enseigne que la lutte sur les terrains théoriques et philosophiques a accompagné la lutte politique – mieux: elle ont été entrelacées et intimement liées.

 

 

LENINE: IMPORTANCE DE LA THEORIE

 

 

Si quelqu'un qui a eu pleine conscience de ce qui était en jeu autour des questions théoriques, ce fut bien Lénine, qui, même dans les moments les plus tumultueux et intenses de la révolution russe, trouvait le temps et le moyen – et ici le mot « trouver » n'a rien de fortuit – de se consacrer à la théorie, à la critique; à la défense du matérialisme vis-à-vis des courants philosophiques comme l'empiriocriticisme qui avaient pénétré d'importants représentants du mouvement révolutionnaire russe (Matérialisme et empiriocriticisme, 1908), et il approfondissait le lien entre Hegel et Marx. Et de Lénine, on peut tout dire, sauf qu'il a été un « révolutionnaire de salon ».

 

Le livre de Gianni Fresu a le mérite de reposer – à contre-courant – le problème du rapport entre la lutte dans le champ théorique et la lutte dans le champ politique, en le replaçant dans l'histoire de la Seconde Internationale, jusqu'aux premières années de vie de la révolution russe et de l'Internationale communiste, illustrant le lien dialectique, en particulier dans les cas de Bernstein et Kautsky, entre l'approche théorique et la ligne politique proposée, en tant qu'elle se révèle être clairement le fruit d'une conception déterminée du monde, d'un parti-pris philosophique déterminé, qui n'est pas sans conséquences « pratiques » et qui finit par avoir une influence profonde sur le cours de l'histoire. Lénine le « praticien », le « politicien en acte », comme le définit de manière incisive Gramsci, ne s'occupait pas de philosophie à l'occasion (même s'il aimait se définir trop modestement comme un « marxiste de base »). Il s'inscrit à l'opposé d'une conception et d'une pratique – qui dans la dégénérescence du mouvement communiste s'est consolidée – d'une « division du travail » néfaste, qui confie la théorie aux « intellectuels » et le « travail politique », conçu avant tout dans son aspect organisationnel et tactique à court-terme, ou d'activité d'élu dans les entités locales, aux « politiciens », sanctionnant ainsi la réduction dégradante de la politique à la « basse cuisine » politicienne, à un « métier » séparé de la stratégie.

 

Le livre de Fresu, qui est à la fois un militant politique et un intellectuel militant, et qui avait déjà traité dans un travail précédent sur Gramsci (Il diavolo nell'ampolo) le problème de la réduction de la politique à un métier (qui est quelque chose de bien différent du « révolutionnaire professionnel » léninien), avec la formation d'une « couche politique » autonome et séparée de la classe ouvrière qu'elle aurait dû représenter – est actuel aussi pour cela, parce qu'il s'inscrit en porte-à-faux par rapport à cette division de rôles entre intellectuels, « fleurs bleu » à l'occasion, et « politiciens-praticiens » qui savent « mettre la main à la pâte ».

 

 

LA THEORIE EST PRATIQUE

 

 

Lénine, « le plus grand penseur que le mouvement ouvrier révolutionnaire de Marx n'ait jamais connu », selon une célèbre expression de Lukacs (qui est défini à son tour par Guido Oldrini, dans un livre important dont cette revue s'occupera dans un des prochains numéros, « le penseur marxiste le plus important du XXème siècle »), est philosophe-militant et militant-philosophe. Ce qui, dit en d'autres termes, signifie qu'il ne sépare pas et n'oppose pas « théorie » et « pratique », entendus selon le binôme traditionnel de la « pensée » et de « l'action », mais conçoit l'activité théorique, l'engagement, la prise de position, la lutte sur le front idéologique et culturel, comme pratique. Le maintien de la division entre « théorie » et « politique » est au contraire fonctionnelle au maintien et à la consolidation de l'hégémonie de la classe capitaliste dominante, au maintien des dominés dans leur position de dominé.

 

Cette question est au centre de la réflexion de Gramsci, qui se pose lucidement le problème, déjà ouvert nettement dans l'Internationale communiste, de doter le prolétariat de sa propre conception du monde autonome, d'élaborer et de développer sa propre philosophie, et de faire en sorte qu'elle devienne le patrimoine des masses et non d'une petite élite intellectuelle, donnant lieu à « un progrès intellectuel de masse ». Ici on décèle sa redécouverte et sa réévaluation d'Antonio Labriola le seul qui, dans le mouvement socialiste de la fin XIXème siècle et du début XXème siècle avait posé avec force la question d'une Weltanschauung du prolétariat.

 

Ce qui, toutefois, ne signifie pas du tout faire table rase de toutes les philosophies précédentes, ni « jeter à l'eau la philosophie », comme l'affirmait le titre d'un article polémique (publié en 1922 dans la revue soviétique Pod zna - menem marksizma: Sous la bannière du marxisme), qui exprimait une tendance, diffuse dans une certaine partie du prolétariat russe, l’idée d'une césure radicale avec toute l'histoire passée et d'un renouvellement absolu, d'une nouvelle naissance, d'une palingénèse complète; tendance extrémiste et destructrice, contre laquelle Lénine a conduit une bataille théorico-politique résolue, répétant que le marxisme ne naît pas par parthénogénèse, mais est le fils des philosophies les plus avancées et des sciences du XVIIIème et XIXème siècle. Comme il l'a écrit dans un texte célèbre destiné à avoir une longue histoire: Les trois sources constitutives du marxisme, publié en 1913 et proposé dans la Russie post-révolutionnaire pour la formation des militants, « la doctrine de Marx (…) est complète et harmonieuse, et donne aux hommes une conception intégrale du monde, qui ne peut se concilier avec aucune superstition, avec aucune réaction, avec aucune défense de l'oppression bourgeoise. Le marxisme est le successeur légitime de tout ce que l'humanité a créé de mieux durant le XIXème siècle: la philosophie allemande, l'économie politique anglaise et le socialisme français (...) ». Philosophie classique allemande: la pensée dialectique d'Hegel imprègne, selon Lénine, tout le travail de Marx, au point que l'on ne peut pas vraiment comprendre le Capital sans avoir étudié la Science de la Logique d'Hegel.

 

La dialectique d'Hegel constitue un enjeu fondamental, elle doit être étudiée de manière systématique, comme Lénine ne cesse de le recommander aux militants et aux rédacteurs de la « Revue du matérialisme militant ».

 

 

LE REVISIONNISME DE BERNSTEIN

 

 

La bataille pour une conception dialectique et autour de la dialectique traverse l'histoire du mouvement ouvrier et du marxisme aux XIXème et XXème siècle et une des questions – si ce n'est la question centrale – que traite frontalement le livre de Fresu, dont le sous-titre est, ce n'est pas un hasard, « Dialectique et déterminisme dans l'histoire du mouvement ouvrier ».

 

Cela nous est démontré par le fait que dans les débats de la II nde Internationale « révisionnisme » philosophique – avec le retour à Kant » et l'abandon d'Hegel – et « révisionnisme » politique – avec la remise en cause du projet révolutionnaire de Marx au nom d'une stratégie réformiste – vont de pair. Quand nous parlons de « révisionnisme » la pensée s'oriente immédiatement vers le représentant le plus significatif et important de ce courant dans la social-démocratie allemande et dans toute la II ndee Internationale,Edouardrd Bernstein, qui le théorise et l'ordonne de la manière la plus cohérente – et, tout compte fait, non dépassé par les épigones révisionnistes successifsifs, jusqu'aux bégaiements incohérents de notre présent immédiat – dans son œuvre la plus célèbre, Les présupposés du socialisme et les tâches de la social-démocratie allemande, qui reprend et complète une série d'articles publiés dans la prestigieuse revue Neue Zeit entre 1896 et 1898.

 

Le père de tous les révisionnismes œuvre, à l'intérieur en partie du cadre marxisme lui-même, mais amputé et mutilé de ses éléments révolutionnaires essentiels, à la démolition radicale du marxisme, qu'il cherche à conduire dans le lit de l'évolutionnisme réformiste, d'une conception et d'une politique bourgeoise de gauche, subordonnée à la classe dominante, rejetant toute proposition de bond révolutionnaire.

 

En se basant sur la faiblesse évidente de la naïveté du messianisme révolutionnaire, qui croyait mécaniquement en l'écroulement imminent de la société bourgeoise par le simple développement des forces productives, tandis que le capitalisme démontrait une capacité unique à se régénérer sous d'autres formes (capacité qu'il a déployé et affiné successivement à travers les crises et révolutions du XXème siècle), et en jouant sur le jugement erroné des possibilités de développement dans le temps du mode de production capitaliste, auquel on prévoyait un essoufflement rapide, il accuse le matérialisme historique d'apriorisme, qui poserait en absolu le rôle de la base économique matérielle, des rapports de production et des forces productives, « comprimant la pensée dans une camisole de force ». Bernstein accuse d'utopisme la perspective révolutionnaire et attribue explicitement à la dialectique hégélienne la responsabilité d'avoir conduit Marx et Engels à penser, dans le Manifeste du parti communiste de 1848, le renversement révolutionnaire de la société bourgeoise dans la société communiste, le passage d'une forme de production qui, sous contrôle et direction bourgeoises, avec des rapports de propriété bourgeois, se révélait toutefois de plus en plus en contradiction avec son caractère social, à la socialisation des moyens de production, à l'instauration de rapports de production communistes.

 

C'est la conception dialectique de l'histoire qui permet de penser la révolution, le dépassement/abolition (Aufhebung) de la société bourgeoise par la société communiste, ce qui ne signifie pas – encore une fois! - effacement et éradication intégrale du passé, des forces productives accumulées, mais développement révolutionnaire de celles-ci. Bernstein ne veut pas concevoir la dialectique, la contradiction dialectique qui permet à Marx de définir dans son œuvre de maturité le capital « comme la contradiction en procès ». Le rapport de causalité établi dans le Manifeste entre les conditions avancées de la civilisation européenne et la révolution prolétarienne constituait pour Bernstein une « autosuggestion historique digne d'un visionnaire »: la dialectique hégélienne, la « logique hégélienne de la contradiction » constituait « l'élément le moins fiable de la doctrine marxiste, l'obstacle qui empêchait toute considération cohérente de la réalité », ce qui en dernier lieu se traduit par le postulat positiviste et anti-dialectique des « faits » en tant que tels (mais tout « fait » implique une corrélation avec d'autres « faits » et la manière dont une telle corrélation se construit n'est pas du tout indifférente ou « objective »)

 

 

LE MOUVEMENT EST TOUT…

 

 

La négation du bond révolutionnaire pousse Bernstein à concevoir le développement de la démocratie politique (le suffrage universel étendu à toutes et tous les citoyens était encore à venir) comme opposé à celui du capitalisme: la conquête de l'égalité des droits politiques aurait, selon lui, résorbé naturellement (c'est-à-dire par évolution spontanée) les inégalités économiques et les antagonismes de classe (effaçant en cela justement le rapport dialectique entre structure et super-structure, le cœur de la critique marxienne de l'économie politique).

 

L'approche de Bernstein se prétend absolument anti-dogmatique, basé seulement sur les « faits », sur l'expérimentation, sur une démarche à tâtons, au nom du rejet du dogmatisme, du scolastisme, de la tradition théorique socialiste qu'il considère un « poids oppressant », un frein qui entrave le développement (combien de fois encore après Bernstein cette critique révisionniste contre Marx a revu le jour, pour en évacuer toute la charge révolutionnaire? Combien, encore récemment, n'ont répété que les communistes ont les yeux tournés vers le passé, sont attachés à leur passé, tandis que devant nous un avenir radieux s'annonce?). « Ce que nous appelons communément l'objectif final du socialisme pour moi n'est rien, le mouvement est tout »: la phrase célèbre et célébrée à l'envie de Bernstein trouve un écho parmi ses épigones qui confondent volontairement critique juste du dogmatisme avec sa négation opportuniste et sans principes d'une perspective et d'une fin conscientes qui orientent l'activité organisée du parti du prolétariat, faisant du mouvement pour le mouvement, du mouvement une fin en soi, l'objectif de l'action politique.

 

Positions qui ont été prédominantes dans les dernières années dans la « gauche » et dans le PRC et qui ont puissamment contribué à sa dégénérescence et sa fragmentation (la démonstration encore une fois que la théorie joue un rôle fondamental dans l'action politique).

 

La révision de Marx, l'idée de « le mettre au placard », comme il y a un siècle (et encore aujourd'hui...) c'était à la mode de l'affirmer chez certains courants de gauche, fait partie de l'affrontement politique et a de lourdes conséquences sur la politique de la social-démocratie de la Seconde Internationale. Malgré une position initiale correcte de Kautsky, le parti allemand a glissé de plus en plus vers une politique favorable à l'expansion coloniale (avec tout le bagage justificationniste qui en est le corollaire, comme action pédagogique et civilisatrice de l'Occident vers les peuples encore arriérés dans leur développement historique, le fardeau de l'homme blanc et ainsi de suite) et des politiques social-chauvines et social-impérialistes, qui connaîtront leur acmé tragique dans le vote au Bundestag, en août 1914, pour les crédits de guerre, marquant en même temps la fin de la Seconde Internationale dans le grand carnage de la Première guerre mondiale qui a emmené les prolétaires d'une nation à s'entre-tuer avec les prolétaires d'une autre nation, renversant le mot d'ordre socialiste traditionnel « prolétaires de tous pays, unissez-vous! » dans une pratique terrible, au service du grand capital, de prolétaires du monde entier qui s'égorgeaient mutuellement. Seul Lénine et les bolchéviques et quelques troupes minoritaires menées par la révolutionnaire Rosa Luxembourg, se sont mobilisés avec lucidité et détermination contre la guerre impérialiste. Ce n'était certainement pas un hasard: la critique de la guerre impérialiste venait de ceux qui s'étaient opposés, avec rigueur théorique et passion politique, à la dérive révisionniste, qui était en même temps théorique et politique.

 

 

SYNDICAT ET PARTI

 

 

Un des grands problèmes qui continuent à être au centre du mouvement ouvrier n'est pas étranger, de manière plus ou moins indirecte, à la position que l'on adopte vis-à-vis de dialectique de Hegel et de Marx.

 

Pensons par exemple à une question qui est devenue cruciale dans les pays capitalistes, et en particulier en Italie, où les salaires et les contrats de travail des salariés ne cessent de se dégrader depuis vingt ans: le rôle du syndicat, le rapport entre syndicat et parti politique, la fonction et les conditions de la grève politique de masse. Le révisionniste Bernstein sépare nettement syndicat et parti socialiste, assigne au premier le seul rôle de défenseur des intérêts économiques, l'enfermant dans une sphère étroitement économique qui est toute comprise dans les limites de la société capitaliste, qu'il ne peut pas et ne veut pas dépasser, et laisse la classe ouvrière dans son rôle subalterne et économico-corporatif, ne se posant pas le problème de la transformer en une classe unie capable de permettre le passage à un nouveau mode de production. Cette conception de la séparation entre syndicat et parti a été reprise et amplifiée il y a quelques années avec cette critique – apparemment de gauche, en tant qu'elle revendique l'autonomie pleine et totale des militants ouvriers adhérents au syndicat – qui est une critique de la conception communiste du syndicat comme « courroie de transmission » de la politique prolétarienne. Contre Bernstein qui défend une conception trade-unioniste du syndicat étroitement économique et corporatif, intervient à la fin du XIXème siècle l'autre grand représentant de la social-démocratie allemande, Karl Kautsky, alors sur des positions « orthodoxes » pour affirmer le rôle de la classe ouvrière comme classe universelle, défendant la valeur de la lutte politique et également de la grève politique. Mais Kautsky, qui a toujours eu des difficultés avec la dialectique, ne conçoit pas la possibilité – dialectique – d'un syndicat qui soit le défenseur des intérêts économiques des travailleurs et, en même temps, un organe de masse, différent du parti, qui contribue à l'affirmation de la politique révolutionnaire, et puisse être encore, après la conquête du pouvoir politique de la part du prolétariat, un acteur de la construction du socialisme.

 

Anarcho-syndicalisme et trade-unionisme ne sont que les deux faces de la même pièce étrangère à la dialectique, les deux sont unilatéraux, l'un en substituant au parti de la classe ouvrière le syndicat, l'autre, en se limitant au rôle étroitement économique: ils ne saisissent pas la totalité des processus. Lénine dans les thèses du IIIème congrès de l'Internationale communiste, comme dans ses écrits précédents, a traité la question du rapport entre syndicat et parti et a théorisé le rôle des soviets comme nouvelle création du prolétariat et dépassement dialectique de la dichotomie entre économie et politique dans le syndicat.

 

 

OPPORTUNISME ET SECTARISME

 

 

Lénine a adopté la même approche vis-à-vis des deux tendances, des deux manières de se positionner par rapport à l'action politique, qui se présentent souvent sous la forme d'un couple de termes apparemment opposés: sectarisme et opportunisme, les deux écueils, Charybde et Scylla, qui emmènent le mouvement ouvrier à sa perte. L'opportunisme n'est pas stigmatisé par Lénine comme une maladie morale contre laquelle il faudrait lancer l'anathème. Il cherche ses bases objectives, parmi lesquelles il identifie également l'effet corrupteur des institutions parlementaires, où les individus sont élus sans mandat impératif. Les tendances opportunistes – comme la renonciation, même si elle est dissimulée, au but final de la révolution et les compromissions au sein de la société bourgeoise, dont on devient un point d'appui, les leaders d'opinion de la classe ouvrière – sont une donnée immanente au mouvement ouvrier, dont les causes sont à chercher dans la place occupée – également dans la lutte de classe à l'échelle internationale – dans la société bourgeoise. C'est un facteur de corruption permanent, inéluctable, contre lequel on peut chercher des antidotes – qui sont surtout la manière dont on structure le parti, le lien étroit entre parlementaires ou élus locaux et parti, et entre les directions et la base du parti, en évitant que naisse un parti des élus, ou des parlementaires – mais que l'on ne peut pas éliminer et contre lequel ce ne sont pas tellement les grands appels moralisateurs qui comptent, mais plutôt les mesures que l'on prend, la manière dont on organise le rapport entre le parti et les masses. Et, last but not least, la conception philosophique dont sont armés les militants du parti. Le sectarisme est l'autre écueil qui peut emmener le parti ouvrier à sa parte, c'est la négation du parti de masse proposé par le IIIème congrès de l'Internationale Communiste, de la politique du front uni, de l'alliance des classes dominées sous la direction du prolétariat. C'est la réponse unilatérale à l'opportunisme. Lénine combat résolument les deux tendances: opportunisme et sectarisme extrémiste sont condamnés en même temps. Bataille sur deux fronts, comme contre le dogmatisme et le révisionnisme: en même temps. La conception dialectique lui permet cette approche. Il y a chez Lénine un refus explicite du blanquisme, de l'insurrection des petits groupes, de la prise de pouvoir par des conjurés, du terrorisme des populistes (narodniki).

 

Mais, dans le même temps, Lénine lutte résolument contre le gradualisme réformiste, et il a la capacité de « penser la révolution », comme l'écrit Georges Labica, de la penser comme un processus, non pas comme un coup immédiat, et encore moins comme un coup de main – même si les coups de mains font aussi partie de la lutte politique ou militaire. La célèbre affirmation léninienne de l'analyse concrète de la situation concrète, si elle est explicitement une critique de toute approche purement livresque (la philosophie dialectique est toute autre chose que la récitation religieuse de quatre formules répétées comme un dogme qui serait applicable indifféremment à tout moment et en tout lieu) est tout autant totalement étrangère à n'importe quelle approche emprico-positiviste, qui s'inscriraitt dans la logique d'une pratique qui serait une fin en soi. La reconstruction du parcours politique et philosophique de Lénine réalisée par Fresu offre de nombreux autres pistes de réflexion sur fond de crise de la IInde Internationale et d'ouverture d'une nouvelle phase dans l'histoire de l'humanité commencée avec la grande révolution d'Octobre et la constitution de la II nde Internationale communiste. Et, évidemment, certaines questions complexes et difficiles restent ouvertes, comme celles autour du matérialisme philosophique, du matérialisme dialectique, de la dialectique matérialiste auxquels le troisième chapitre est consacré. Ces questions toutefois ne sont pas mises de côté (nous essaierons d'y revenir dans une prochaine occasion) justement en vertu du rôle, essentiel dans la lutte politique du prolétariat, que Lénine et la plus grande tradition communiste attribuent à la bataille des idées, à l'élaboration d'une conception autonome du monde.

 

Gianni Fresu,

Lenin lettore di Marx,

La città del sole, Napoli, 2008

Site de l'Ernesto: http://www.lernesto.it/

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11 octobre 2009 7 11 /10 /octobre /2009 11:10


PC Vénézuelien: Ce Nobel à Obama est une farce, il poursuivra sa politique belliciste et impérialiste


extraits de la déclaration de Carolus Wimmer, secrétaire aux relations internationales du Parti Communiste Vénézuelien


Traduction MA pour http://solidarite-internationale-pcf.over-blog.net/


Le Prix Nobel de la Paix que le Comité Norvégien a attribué ce vendredi au président des Etats-Unis, Barack Obama, est une farce qui permettra à Washington de changer sa stratégie de guerre dans le monde, en mettant fin à la soi-disant guerre contre le terrorisme et en commençant désormais une guerre impérialiste pour « garantir la paix dans le monde »



C'est en ces termes que le Vice-Président du Groupe Vénézuelien du Parlement Latino-américain (Parlatino), le député Carolus Wimmer, a commenté le prix décerné à Obama.



Wimmer a déclaré que la politique de « guerre contre le terrorisme » avait échoué car le monde entier a compris que le Gouvernement états-unien, par le biais du complexe militaro-industriel, de la CIA et du Pentagone, est la principale puissance terroriste dans le monde.



« Désormais, avec le Prix Nobel de la Paix dans la poche, Washington mènera ce que pourrions appeler des guerres impérialistes pour garantir la paix dans le monde, en d'autres termes, une duperie totale destinée à lui permettre de poursuivre sa politique hégémonique », a expliqué Wimmer, qui est le Secrétaire aux Relations Internationales du Parti Communiste du Vénézuela.



Toutefois, le parlementaire a insisté sur le fait qu'Obama doit être la hauteur de son prix, de son discours « pacifiste » et de ses efforts pour renforcer la diplomatie internationale et la collaboration entre les peuples, comme l'affirme le Comité Norvégien.



« Tout d'abord, il doit retirer les troupes d'Irak et d'Afghanistan pour mettre un terme à la guerre au Moyen-Orient », a-t-il affirmé.



Ensuite, il doit fermer les prisons de Guantánamo à Cuba et d'Abu Gharib en Irak, et libérer tous les prisonniers politiques et de guerre.



« Le troisième pas concret serait d'obliger l'État d'Israël à restituer les territoires et les richesses volées au peuples palestinien, et également de défendre le peuple arabe des violations continues des droits de l'Homme perpétrés par le sionisme israélien », a-t-il déclaré



Il a ajouté qu'un autre pas ferme devrait être de retirer son appui et sa collaboration au régime putschiste du Honduras et d'exiger, tout comme l'a fait la communauté internationale, le retour du président constitutionnel Manuel Zelaya.



Par ailleurs, le député considère qu'Obama devrait cesser de s'ingérer dans les affaires internes des pays d'Amérique Latine et du reste du monde, en commençant par respecter la souveraineté et l'indépendance de toutes les nations.



Finalement, last but not least, il a défendu l'idée qu'Obama devra fermer toutes les bases militaires états-uniennes dans le monde, faire revenir tous les contingents sur le sol états-unien et cesser d'être une menace belliciste.



« Mais comme nous le savons bien, rien de tout cela n'arrivera, parce qu'en réalité la remise de ce prix est une farce », a-t-il conclu.



Site du PC Vénézuelien/Tribuna Popular: http://www.tribuna-popular.org/



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23 août 2009 7 23 /08 /août /2009 18:47

comunistiapicella2008.jpgActualité ou déclin des partis communistes?

 

A partir des résultats électoraux dans les pays de l'UE, certaines pistes de réflexions plus générales sur l'état du mouvement communiste dans l'Europe communautaire.

 

de Fausto Sorini, de la direction nationale du Parti de la Refondation Communiste

 

Notes sur le vote du 6-7 juin 2009 dans l'Union Européenne

 

Dans le numéro de Mai-Août du journal communiste L'Ernesto

 

Traduction AC pour http://solidarite-internationale-pcf.over-blog.net/

 

 

1.La donnée sans doute la plus marquante de ces élections européennes de juin 2009, dans les pays de l'UE, concerne l'abstention. Elle atteint lors cette consultation son plus haut niveau historique – 57% – depuis 30 ans (1979) que l'on vote pour l'élection directe du Parlement Européen (PE).

 

Cela exprime un sentiment mêlé d'indifférence croissante et d'aversion vis-à-vis de l'Union Européenne et de ses politiques de la part de la grande majorité des peuples appelés à voter. Ce n'est probablement pas un hasard si, dans les quelques pays où les traités européens ont été soumis au référendum populaire (France, Hollande, Irlande), ceux-ci ont été refusés, avec une participation électorale très élevée (près de 70%); et malgré une très large coalition bipartisane de forces politiques de centre-droit et de centre-gauche, avec le soutien presque unanime des médias, qui s'est alors massivement mobilisé pour le OUI à ces traités. Et inversement, dans le cas par exemple de la France, le taux d'abstention lors de ces dernières élections européennes a été de 60% (de 63% en Hollande), montant à près de 70-80% dans les quartiers ouvriers et populaires.

 

En ce sens, l'Italie fait figure d'exception, puisque l'abstentionnisme a été de très loin inférieur à la moyenne européenne (33,5%) et cela pour différentes raisons:

 

 

  • parce qu'en Italie on votait dans la majeure partie des circonscriptions aussi pour les élections locales, qui traditionnellement suscitent un grand intérêt dans la population;

 

  • parce qu'en Italie le phénomène abstentionniste, qui est toutefois en hausse, est historiquement moins fort que dans le reste des pays européens;

 

  • parce qu'en Italie, bien plus qu'ailleurs, on trouve depuis toujours une sorte « d'européisme a-critique » diffus et pernicieux, auquel ont contribué quasiment toutes les forces politiques, de droite, du centre et de gauche, y compris le PCI des dernières années (dont Rifondazione est le fidèle héritier), selon lequel le dogme européiste serait automatiquement synonyme de progrès et de modernité.

 

Cela a contribué à diffuser, à gauche aussi, l'idée – absolument érronée et infondée – selon laquelle la recherche d'une stratégie de coopération internationale et aussi continentale alternative à l'Union Européenne et à ses structures actuelles serait l'expression d'une culture politique « arriérée » et « nationaliste ».

 

 

2.Le taux d'abstention a été particulièrement élevé, bien plus que la moyenne européenne, dans la quasi totalité des pays d'Europe de l'est membres de l'UE. 81% en Slovaquie, 80% en Lituanie, 78% en Roumanie, 73% en Pologne, 72% en République Tchèque et en Slovénie, 64% en Hongrie, 63% en Bulgarie... et il faut aller en Lettonie (avec 47%) pour trouver le seul exemple d'un pays où le taux d'abstention a été inférieur à la moyenne européenne. Particulièrement courtisés par l'Occident capitaliste après la chute de l'URSS, les peuples de ces pays se sont, dans une large mesure, tournés vers l'UE qui leur était présentée comme une sorte d'eldorado de la consommation et du progrès social et civil; et ils sont subi pendant des années, en silence, les critères de fer imposés pour adhérer à l'UE, à coups de privatisation et de désindustrialisation sauvage de leurs économies et de démantèlement de leur système de services sociaux. Aujourd'hui ceux-ci tirent les leçons de cette intégration et expriment leur désenchantement, ce qui produit des niveaux records d'abstention.

 

 

 

3.Les résultats du vote consolident et renforcent un glissement massif vers la droite de l'Union Européenne qui s'était d'ailleurs déjà manifesté lors des élections européennes de 2004. Si on compare scrupuleusement les parts d'influence des différentes familles politiques au sein du PE tout juste élu avec le précédent, en tenant compte du fait qu'aujourd'hui le nombre total d'euro-députés a été ramené de 783 à 736 (et donc la comparaison doit être faite en % et non en valeurs absolues), voilà le tableau qui en découle:

 

 

  • le groupe du Parti populaire européen (PPE) – la Démocratie-Chrétienne européenne – passe de 36,8% à 35,7% (de 288 à 263 députés)

 

  • le groupe Libéral-démocrate (conservateurs laïcs et européistes, auquel adhère aussi l'Italie des Valeurs du « gauchiste » Di Pietro) passe de 12,6% à 11,4% (e 99 à 84 députés)

 

  • le groupe Socialiste (aujourd'hui rebaptisé Groupe de l'Alliance progressiste des socialistes et des démocrates, sur demande du PD italien) passe de 27,6% à 25%, avec un recul de l'aire social-démocrate (mais peut-être vaudrait-il mieux dire social-libérale), qui a toutefois pu se servir lors de ces élections de l'apport supplémentaire de l'ex-Marguerite italienne, qui faisait partie hier du PPE et qui aujourd'hui, après la formation du PD, entre dans le groupe européen des « socialistes et démocrates ». Un tel recul a été essentiellement compensé par la percée du groupe Verts, qui passe de 5,5% à 7,5% (de 43 à 55 députés), grâce surtout à la forte progression de la liste écologiste française menée par Cohn-Bendit.

 

  • Le nouveau groupe Conservateurs et réformistes européens (pour les plus euro-sceptiques parmi la droite et le centre-droit, comme les conservateurs anglais, l'ODS tchèque, le parti polonais des jumeaux Kaczynski...), obtient 7,5% (55 députés) tandis que le vieux groupe de l'Europe des Nations se dissout (la droite et le centre-droit d'inspiration « gaulliste »: pour l'Italie, l'AN en faisait partie, aujourd'hui comprise dans le PdL et donc dans le Parti populaire européen) qui avait 5,6% et 44 députés;

 

  • le groupe Indépendance et Démocratie, aujourd'hui rebaptisé Europe de la Liberté et de la Démocratie, composé en majorité de formations xénophobes, racistes et populistes de droite (pour l'Italie, cela comprend la Ligue) passe de 2,8 à 4,1% (de 22 à 30 députés), connait une hausse particulièrement inquiétante. Tout aussi inquiétant est le résultat obtenu par de telles formations dans certains pays de l'UE: 18% en Autriche, 17% en Hollande, 16% en Belgique; 15% en Hongrie; 14,8% au Danemark; 12,5% en Lituanie; 10,2% en Italie; 9,8% en Finlande; 7,2% en Roumanie et en Grèce; 7,1% en France; 6,5% en Grande-Bretagne; 5,5% en Slovaquie...;

 

  • le pourcentage de députés inscrits dans aucun groupe reste le même, 3,8% (de 30 à 28 députés)

 

  • le GUE/NGL, Groupe confédéral de la Gauche unitaire européenne/Gauche verte nordique (communistes, gauches socialistes et écologistes), passe de 5,2% à 4,8% (de 41 à 35 députés), avec un léger recul dû essentiellement au « cas italien ». Le PRC et le PdCI avaient 7 députés (5+2) lors de la précédente législature, tandis qu'aujourd'hui ils n'en ont aucun. Dans l'ensemble, on peut mettre en évidence une résistance des forces communistes et anti-capitalistes les plus solides et les conséquentes (mais nous reviendrons plus loin et plus en détail sur les dynamiques internes au GUE)

 

 

 

EURO-ATLANTISME ET LIBERALISME ECONOMIQUE

 

 

4.En rassemblant les forces par grands courants idéologiques, on peut dire que le Parlement Européen exprime:

 

  • un niveau bien inférieur de représentativité populaire, dû à la hausse record de l'abstention;

 

  • une légère inflexion du bloc « européiste » de centre-droit (PPE+Libéraux-Démocrates), qui passe de 49,4% à 47,1%;

 

  • la résistance importante d'une aire modérée social-libérale et écologiste (de centre et de centre-gauche), qui passe de 33,1% à 32,5%. Ici, s'il y a un glissement à droite, c'est par l'adoption d'orientations toujours plus modérées et centristes, prédominantes – avec de rares exceptions – dans la majeure partie de la social-démocratie européenne et des Verts, que ce soit sur le plan de la politique étrangère (euro-atlantisme) qu'en terme de politique économique (« social-libéralisme »);

 

  • la croissance d'une aire aux accents, tantôt plus modérés, tantôt ouvertement xénophobes et populistes d'extrême-droite, qui a en commun une sorte d' « euro-scepticisme de droite », diversement motivé, qui passe dans l'ensemble dans le PE de 8,4% à 11,6%;

 

Le tableau d'ensemble qui en sort enterre l'illusion, longtemps cultivée par la social-démocratie et posée comme objectif stratégique également par le Parti de la Gauche Européenne, selon laquelle il existerait – dans cette phase – les conditions objectives et subjectives pour que l'UE puisse jouer un rôle progressiste dans les relations internationales et être porteuse d'un modèle sociale avancé sur le plan intérieur. Les premiers actes institutionnels du nouveau Parlement européen, qui s'est réuni pour la première fois le 14 juillet dernier – l'élection du conservateur polonais Jerzy Buzek (ex-Solidarnosc... aujourd'hui représentant du Parti populaire européen) à la présidence du PE, qui sera remplacé à la moitié de la législature par un représentant des « socialistes et démocrates », et la répartition de la présidence des commissions – confirment le pacte renouvelé de gestion tri-partite de l'UE des populaires, des libéraux et des sociaux-démocrates (avec un rôle auxiliaire important pour les Verts). Et tout cela, reposant sur des pierres angulaires partagées sur le plan de la politique étrangère et économique: euro-atlantisme, aujourd'hui renforcé par la plus grande flexibilité de la présidence Obama par rapport à la gestion Bush, qui se traduit par exemple par la relance de la guerre en Afghanistan; et libéralisme économique, aujourd'hui corrigée par une intervention étatique destinée non pas à changer les rapports de pouvoir ni à remettre sur pied l'État social et des éléments de planification démocratique, mais plutôt à « socialiser les pertes » subites par les grands groupes et par le capital financier à cause de la crise, et à renforcer les bases du système. Il apparaît encore plus évident que la reconstruction d'un projet crédible d' « une autre Europe » (qui n'est certainement pas pour demain) passe nécessairement par la délimitation d'un projet alternatif à l'Union Européenne, à ses institutions et à ses structures actuelles. Et que, pour les communistes et les forces authentiquement de gauche, le problème n'est pas aujourd'hui celui de poursuivre à court-terme d'improbables alternatives « européistes » avec les forces social-démocrates et libérales, mais plutôt celui de résister, et d'éviter sa propre décomposition, d'accumuler des forces et un soutien populaire et électoral, récupérer et étendre son enracinement social, avec une ligne conséquente de lutte et de réorganisation au sein de la société.

 

 

 

6.Voyons maintenant de manière plus analytique le résultat des forces qui composent le GUE/NGL, le groupe parlementaire qui rassemble les forces communistes et éco-socialistes de gauche, et ses dynamiques internes. On a déjà dit que le GUE passe globalement de 5,2 à 4,8% dans le nouveau PE (par rapport au précédant) et de 41 à 35 députés (de 13 pays différents). Si on exclut le « cas italien » où le PRC et le PdCI perdent les sept (5+2) euro-députés qu'ils avaient dans la législature précédente, le résultat de ces élections manifeste une résistance importante des forces qui composent le GUE, il serait ainsi dénué de tout fondement d'attribuer l'échec italien à une crise et à un recul global des forces communistes et de la gauche anti-capitaliste à l'échelle européenne.

 

 

POUR UN BILAN HISTORIQUE DE L’ EURO-COMMUNISME

 

7.Certains partis importants progressent ou conservent des résultats appréciables:

 

 

  • le PCP portugais passe de 9,1% - score déjà important – obtenu lors des précédentes élections européennes à 10,66% et conserve ses 2 députés;

 

  • le KKE grec passe de 9,5 à 8,3%, de 3 à 2 députés;

 

  • l’AKEL Chypriote passe d'un déjà extraordinaire 27,9% en 2004 à 34,9% et conserve 2 députés;

 

  • le KSCM de la République Tchèque passe de 20,2 à 14,2%, de 6 à 4 députés.

 

Ces partis ont en commun un parcours historique, politique et idéologique, sur une longue période, bien différent des dynamiques de social-démocratisation et de rupture avec le léninisme qui ont caractérisé l'expérience euro-communiste. Et ce n'est pas un hasard si deux d'entre eux (le PCP et le KKE) n'ont pas adhéré au Parti de la Gauche Européenne, tandis que les deux autres y ont participé jusqu'ici (de manière critique) seulement en tant qu'observateurs. Le récent processus de rapprochement de la KSCM envers la Gauche Européenne, ne semble pas lui avoir réussi (même s'il n'est pas dans mon intention d'établir ici une corrélation simpliste entre les deux éléments: il s'agit d'une simple constatation, qui est toutefois l'objet d'un vif débat actuellement dans ce parti. Le PCP, le KKE et l'AKEL se définissent comme des partis d'inspiration marxiste-léniniste, ce qui évidemment – quelque soit ce qu'on puisse penser d'une telle définition – ne semble pas faire obstacle à leur enracinement social, surtout dans le monde du travail, et à l'obtention d'un soutien populaire significatif, y compris sur le plan électoral.

 

 

8.Une mention particulière pour l'élection au Parlement Européen et pour son adhésion au GUE du principal représentant communiste en Lettonie, Alfred Rubiks, ancien secrétaire-général du Parti communiste letton jusqu'à l'effondrement de l'URSS, incarcéré par la suite pendant six années par le nouveau régime, dans un pays où le parti communiste reste hors-la-loi, et qui pour cette simple raison n'aurait pas dû être admis au sein de l'Union Européenne: mais on le sait bien, les droits humains et politiques valent seulement dans un sens... Rubiks a été élu en tant que représentant du Parti Socialiste (le PC reste hors-la-loi, tandis que l'on a justifié la tenue de manifestations nostalgiques de formations qui exaltent le passé nazi...), dans le cadre d'une coalition de gauche qui recueille en bonne partie les votes des citoyens lettons d'origine russe (la moitié de ces derniers sont privés du droit de vote...), à qui sont niés les droits civils et civiques fondamentaux. Une telle coalition (« Harmonie ») obtient 20% des voix (34% dans la capitale, Riga), double le nombre de voix obtenus et élit deux des huit euro-députés lettons, dont un (Rubiks) adhère au GUE.

 

 

9.On a déjà parlé de l'état critique atteint par le « cas italien » (qui implique tout du moins un bilan impitoyable de toute l'expérience de Rifondazione, depuis ses origines). A cela s'ajoute le fait que le « cas espagnol » a encore empiré, avec Izquierda Unida (qui comprend le PCE) qui atteint le plus faible résultat de son histoire (3,7%), tout en se présentant dans une coalition électorale avec la composante éco-socialiste catalane (bien plus modérée) d'Initiative pour la Catalogne-Verts (ICV). Cette coalition a élu deux députés, un d'IU (membre du PCE), qui adhère au GUE; l'autre, de l'ICV catalane, qui entre dans le groupe vert. Notons ici, en passant, que la composante communiste présente dans IU et opposée à la dissolution du PCE est très légèrement majoritaire vis-à-vis des « vendoliens » espagnols, qui sont donc aujourd'hui en minorité dans Izquierda Unida: ce qui dénote une persistance réelle de la présence communiste en Espagne bien inférieure à celle constatée en Italie. Tout cela remis dans le contexte des particularités de chaque pays, cela devrait néanmoins inciter les groupes dirigeants du PRC et du PdCI à la prudence, et à y réfléchir à deux fois avant de s'engager en Italie dans la voie d'une « Fédération de la Gauche d'alternative » qui a beaucoup de traits communs avec l'expérience d'Izquierda Unida (chère depuis toujours, ce n'est un secret pour personne, au camarade Paolo Ferrero, auquel je me permets toutefois d'inciter à la prudence, au vu des résultats catastrophiques de l'expérience espagnole). Tandis que certaines allusions récentes et un peu désinvoltes à l'expérience de « Frente Amplio » en Uruguay, nécessiteraient d'être un peu plus approfondies, et surtout nécessiteraient une connaissance minimale de ce qu'a été et de ce qu'est toujours le PC uruguayen de Rodney Arismendi, ses racines, sa solidité idéologique léniniste, son autonomie et sa force politique et organisationnelle, l'enracinement social de ses cadres qui constituent l'arrière-plan de sa flexibilité tactique.

 

10.Dans une situation intermédiaire, et avec des particularités qui lui sont propres, se trouvent les communistes français, où un PCF « au milieu du gué » et à l'identité toujours plus incertaine (une partie importante de son groupe dirigeant, probablement majoritaire à son sommet, poursuit la dissolution du parti dans une sorte de Die Linke à la sauce française), s'est présenté à ces élections avec une liste de « Front de Gauche » aux côtés d'une fraction des socialistes français qui ont quitté le PS et a obtenu 6,5%. Il dépasse ainsi un système insidieux de barrages électoraux par circonscription à 5% et réussit à envoyer au Parlement européen 4 députés: dont 2 du PCF, qui confirme ses deux députés précédents; un socialiste et un indépendant. On retrouve également dans le GUE un représentant du PC de l'île africaine de la Réunion, élu dans les circonscriptions des Territoires d'Outre-Mer. Dans les précédentes élections européennes, la liste menée par le seul PCF avait obtenu 5,9% et élu deux députés. Dans le cas français, il faut aussi considérer l'influence d'éléments trotskistes qui ont ici un large soutien de masse, au sein de l'opinion; et qui dans le passé (il y a deux législatures, quand la loi électorale ne comportait pas de barrages) a bien élu 5 députés européens. Nous parlons de la LCR (Quatrième internationale), qui dans les dernières années a pris de plus en plus ses distances avec des références explicites à l'identité communiste (un peu comme Sinistra Critica en Italie...) et a mis en avant récemment la constitution du Nouveau Parti Anti-capitaliste, qui obtient un score important de 4,9%, mais n'élit aucun député à cause des barrages par circonscription. Tandis que la liste de Lutte Ouvrière (trotskistes « ultra-sectaires ») obtient 1.2%. Dans l'ensemble, il faut relever que, dans un pays-clé comme la France (et différemment de ce qui se passe, par exemple en Italie et en Espagne) l'ensemble du vote communiste et anti-capitaliste dépasse les 12%.

 

 

 

11.Quant aux partis de la gauche non-communiste qui font partie du GUE-NGL, ici aussi l'analyse doit être conduite de manière différenciée, pour en saisir les subtilités, les différences politiques et de culture politique, et dans certains cas, comme pour la Linke allemande, carrément son importance historique. Nous trouvons ici:

 

 

  • le Sinn Fein irlandais, aile-gauche du mouvement nationaliste et anti-colonial historique pour la libération de la domination britannique, dans lequel coexistent une variété de cultures politiques de gauche. Il confirme ses 11,2% obtenus aux élections européennes précédentes, et donc l'élection d'un député;

 

  • le Parti Socialiste hollandais (le parti de la tomate: symbole de protestation), acteur de la campagne pour le NON au référendum sur la Constitution européenne. Un parti de gauche, socialiste et radical, très critique vis-à-vis de l'UE, avec une influence plus forte dans la jeunesse, étudiante notamment, dans la petite-bourgeoisie que dans le monde de travail, et qui a connu une forte croissance au cours de la dernière décennie, ce qui l'a emmené à obtenir 7% aux élections européennes de 2004 (2 sièges), résultat qu'il confirme aujourd'hui, avec 7,1%;

 

  • le Syriza grec (liste animée par Synapsismos, section grecque de la Gauche européenne, coalition d'éléments assez différents de la gauche radicale, qui passe de 4,2% à 4,7% et qui conserve son député européen;

 

  • le Bloc de Gauche portugais, coalition de gauche radicale (et aussi section portugaise de la Gauche européenne), qui passe de 4,9% à 10,73% et d'un à trois députés européens. Il a bien tiré parti (il faut le dire avec objectivité) d'une forte campagne médiatique destinée à rabattre le mécontentement de l'électorat socialiste vis-à-vis de la politique anti-sociale du PS au pouvoir (qui perd 20% et chute de 46,4% à 26,5%) vers le Bloc plutôt que vers les communistes;

 

  • la composante NGL (Gauche verte nordique), qui a vu ses scores réduits de moitié en Suède et en Finlande, tandis qu'elle progresse au Danemark. Dans l'ensemble, elle passe de 4 à 3 députés européens. Le PS populaire danois passe de 8 à 16%, d''un à deux sièges, et recueille la composante de gauche du vieil électorat de la liste anti-UE du « Mouvement de Juin », qui avait fait 8% aux dernières élections et qui s'est pratiquement dissoute lors des ses élections avec la perte de son leader charismatique. Le Parti de la Gauche suédoise passe de 12,8% à 5,6%, de deux à un siège. L'Alliance de gauche finlandaise passe de 9,1% à 5,9% et perd l'unique siège qu'elle avait.

 

Un raisonnement à part doit être fait pour la Linke allemande, qui passe de 6,1% à 7,5% et de 7 à 8 députés: un résultat tout de même positif, bien que les attentes à la veille de ce scrutin étaient bien supérieures.

 

Il faut relever à ce sujet que la Linke allemande a des particularités non-exportables, en tant qu'elle est l'expression d'un processus d'unification de deux formations politiques non-communistes, d'inspiration ouvertement socialiste et/ou social-démocrate (comme la WASG de Lafontaine et le PDS post-communiste), expressions qui plus est de deux entités géo-politiques qui, il y a encore une vingtaine d'années, étaient même deux États appartenants à deux blocs opposés. Il y a une cohérence dans cette fusion social-démocrate de gauche, qui a toutefois pas grand-chose à voir avec la problématique de la refondation d'un parti communiste, qui est une toute autre chose, comme le reconnaissent les premiers ces mêmes camarades de la Linke (dans laquelle une composante communiste existe, mais juste comme « courant culturel »).

 

12.Dans l'ensemble, parmi les 35 représentants du nouveau GUE-NGL, on remarque l'existence:

 

  • d'un pôle communiste, formé de 15 députés, dont 3 font partie de la Gauche Européenne (PCF et PCE), 6 en sont observateurs (AKEL, KSCM) et 6 n'en font partie (KKE, PCF, Lettonie, Réunion), ce qui confirme le fait que le PGE divise le mouvement communiste en Europe;

 

  • un pôle éco-socialiste, formé de 19 députés, dont 12 font faisant partie du PGE et 5 restant à l'extérieur (danois, suédois, hollandais), avant tout parce qu'ils sont hostiles à l'Union Européenne et c'est, sur ce point pas du tout secondaire, qu'ils prennent leurs distances avec le projet du PGE. A ceux-ci s'ajoutent le socialiste français et un indépendant (qui pour le moment ne font pas partie du PGE), élus sur la liste commune du « Front de gauche » avec le PCF;

 

  • un député irlandais du Sinn Fein, formation non-assimilable à aucun pôle européen, et restant à l'extérieur du PGE.

 

Par rapport au Parti de la Gauche Européenne, nous avons donc globalement 15 (sur 35) députés du GUE qui en font partie à plein titre (dont 8 de la Linke allemande); 6 en sont observateurs; 14 restent à l'extérieur: une précision qui est rendue nécessaire par le fait que certains affirment que les deux entités (PGE et GUE) sont essentiellement superposables. Et c'est la raison qui a poussé les députés européens KKE à ne pas voter en faveur de Lothar Bisky (die Linke) comme nouveau président du GUE/NGL, lui qui est également le président du PGE.

 

La nouvelle présidence du GUE qui en découle est, de plus, composée de 5 vice-présidents: un représentant du PCP, un de l'AKEL, un du KSCM, un socialiste hollandais et un représentant de la Gauche suédoise. Aucun d'entre eux n'est membre du PGE. Par rapport au GUE/NGL de la précédente législature, dominé par le couple Bertinotti (président du PGE) et Wurtz (président français du GUE), le poids spécifique du PGE apparaît donc aujourd'hui significativement réduit, tant sur le plan numérique que politique.

 

 

POURQUOI CERTAINS PARTIS COMMUNISTES RESISTENT?

 

 

13.Les résultats de ces élections font apparaître un élément plus global, par rapport à l'état du mouvement communiste au sein de l'UE, qui avait déjà pu être constaté petit à petit au cours de la dernière décennie (et pas seulement sur le plan électoral), mais qui aujourd'hui se manifeste avec une telle évidence qu'il ne peut plus être nié. En fait, est contredite la thèse selon laquelle – dans le contexte européen – une force communiste, révolutionnaire, léniniste qui repousse toute hypothèse social-démocratisante, gouvernementale, et transformatrice, soit inévitablement condamnée au déclin, à la marginalité, au musée des révolutions. C'est en fait le contraire qui est démontré, à condition évidemment que l'identité politico-idéologique d'un parti s'accompagne toujours d'une capacité d'enracinement social, avant tout dans le monde du travail et parmi les jeunes.

 

Et ce que démontrent en particulier – toutefois dans leur diversité – les résultats du KKE et du PCP, qui justement obtient les meilleurs résultats de l'histoire, sur le plan électoral, dans leurs dernières années: autour de 8-9% pour le premier, 10-11% pour le second. Le KKE frôle aujourd'hui ses meilleurs résultats historiques, également par rapport à la phase « héroïque » qui a suivi la chute du régime des colonels (dans laquelle il a dépassé les 9% aux législatives); et cela malgré la scission de 1991, provoquée dans l'année de la fin de l'URSS par l'aile post-communiste du parti, dont est sortie l'expérience de Synapsismos, qui sera ensuite un des partis fondateurs du Parti de la Gauche Européenne. Le KKE obtient traditionnellement ses meilleurs résultats dans les grandes agglomérations (Athènes, le Pirée, Salonique...) où son influence se maintient entre 10 et 15%, avec des pointes à 15-20% dans les quartiers ouvriers et populaires. Tandis que Synapsismos-Syriza obtient ses meilleurs résultats parmi les classes moyennes et aussi parmi une partie de la jeunesse étudiante: ce qui naturellement n'est pas du tout à négliger (il n'y a pas que les ouvriers et les paysans...). Un raisonnement analogue, d'ordre historico-politique, peut être fait pour le PCP, avec la précision nécessaire que ce parti conserve une forte hégémonie dans la CGT-P, le syndicat de classe portugais largement majoritaire dans le monde du travail.

 

14.Tout cela est particulièrement significatif, et ce pour au moins deux raisons:

 

  • parce que la situation d'aujourd'hui, pour les communistes et les forces de la gauche anti-capitaliste est certainement plus défavorable que dans les années 70 et 80. Aujourd'hui, toute l'UE à basculé encore plus à droite. Et cela fait ressortir doublement la valeur du résultat électoral des forces communistes et révolutionnaires qui résistent ou progressent;

 

  • parce que – contrairement à ce qui se passe en Espagne, en France et en Italie (auparavant avec la Gauche Arc-en-Ciel et aujourd'hui avec les résistances persistantes à s'engager sur la voie de la reconstruction d'un parti communiste uni, unitaire et révolutionnaire) – dans les contextes portugais et grecs la progression ou la résistance globale et simultanée des gauches (y compris Synapsismos et le Bloc de Gauche), a lieu sans amalgames, confusions des rôles, dilutions ou menaces à l'autonomie et à l'identité des différentes formations présentes. Au contraire: cela a lieu dans le cadre d'une forte percée des partis communistes et révolutionnaires, fortement ancrés dans la classe ouvrière, avec une attention particulière portée à l'organisation et à l'enracinement dans les luttes sociales, avec une forte identité anti-capitaliste et anti-impérialiste, nettement opposés à l'OTAN et à l'UE, proposant une alternative tant à la droite qu'au centre-gauche modéré. Prêtant attention, pas seulement dans les discours, à l'organisation syndicale et politique des populations immigrées. Ce sont des partis caractérisés par une ligne d'opposition stratégiques aux fondements actuels du système, sourds aux suggestions de participer au gouvernement et à une alternance éventuelle, fortement engagé dans un difficile processus de reconstruction d'une coordination des partis communistes et ouvriers à l'échelle mondiale.

 

 

Ce n'est pas un hasard si, justement dans les pays où existent des partis de cette nature, la crise de la social-démocratie ouvre des espaces à gauche, pas seulement pour les communistes, mais aussi pour les forces de gauche alternative non-communiste; et tout cela déplace vers la gauche le centre de gravité politique dans ces pays.

 

Et ceux qui reprochent à ces partis communistes une sorte de soi-disant « orthodoxie idéologique » devrait réfléchir sur le fait que celle-ci, si on veut quand même porter un jugement dessus, ne les a certainement pas empêcher de renforcer leur enracinement social et politique dans le monde du travail et dans la jeunesse de leur pays. Et cela justement dans une phase de reflux.

 

 

15.La voie choisie par ces autres partis a été bien différente, ceux qui historiquement proviennent du courant euro-communiste (en Espagne, en Italie, en France) et qui au cours des dernières années – au nom de l'innovation ou de la mutation – ont petit à petit modifié leur nature antagoniste et révolutionnaire, ont dilué leur identité et leur autonomie, ont intégré à leur patrimoine stratégique les thèses « gouvernementalistes » et les propositions provenant du patrimoine de la social-démocratie; et qui n'ont pas seulement connu des effondrements électoraux et des affaiblissements dramatiques de leur implantation sociale et politique de classe, mais se trouvent carrément aujourd'hui dans une situation où leur survie est en jeu. Ainsi il serait bien, qu'en Italie, on n'oublie pas que la grande partie du vieil appareil dirigeant du PCI des dernières années se trouve comme un poisson dans l'eau au Parti Démocrate...

 

 

16.Si nous essayons, plus de 30 ans après le bref épisode euro-communiste, à évaluer avec objectivité les différentes itinéraires qui ont marqués l'histoire des grands partis communistes d'Europe de l'Ouest (la situation en Europe de l'Est, qui comprend en partie le cas allemand, nécessite de faire une analyse différente), un élément ressort. Et c'est que, tandis que l'évolution du communisme italien, espagnol et français des dernières décennies a été globalement et avant tout marquée par la crise, le déclin et dans certains cas l'auto-dissolution, dans le cas du communisme grec et portugais – sans céder à aucun triomphalisme a-critique ou à la recherche de modèles – prévaut quand même un élément de résistance stratégique et identitaire, d'enracinement social et de classe, de maintien de l'organisation, de positionnement anti-impérialiste sans aucune ambiguïté, de résurgence également sur le plan électoral à des niveaux (8-10%) qui susciteraient aujourd'hui la jalousie des partis qui se réclament – tout du moins de manière symbolique – du communisme dans les trois autres partis cités.

 

Et ne disons plus que l'explication fondamentale doit être recherchée dans les niveaux différents de développement économique et culturel des ces cinq pays, comme si la France, l'Italie et l'Espagne appartenaient aujourd'hui au monde de l'Europe développée, et la Grèce et le Portugal étaient des pays du tiers-monde. Les processus d'intégration européenne et de mondialisation, également culturel et informatique, ont aujourd'hui bien réduit le fossé qui séparait ces pays il y a 20 ou 30 ans. Et je ne dirais pas qu'un jeune ouvrier ou étudiant à Athènes ou à Lisbonne soit aujourd'hui fondamentalement différent de son homologue à Madrid, Rome ou Paris. Cela n'a donc aucun sens de faire de cette supposée diversité la base objective explicative de la situation diverse des partis communistes dans les pays respectifs.

 

L'explication essentielle doit, au contraire, être recherchée dans les choix différents, politiques, stratégiques et identitaires, dans la capacité différente à construire un enracinement social, surtout dans la classe ouvrière et la jeunesse, effectués par les groupes dirigeants qui dans ces dernières décennies ont été à la tête des partis communistes de ces différents pays. Ce qui, nous le répétons afin d'éviter toute ambiguïté, ne signifie en aucun cas proposer des modèles « uniques », valides en tout temps et en tout lieu. D'autant plus que le PCP et le KKE ne peuvent être certainement pas considérés comme de simples photocopies.

 

Nous ne prétendons naturellement pas que notre approche doit être nécessairement partagée. Nous sommes prêt à affronter le débat mutuellement enrichissant. Nous demandons seulement que le problème ne soit pas éludé, parce que cela signifierait refuser d'affronter la réalité, et de tirer des leçons des dures, impitoyables soubresauts de l'histoire.

 

Site de l'Ernesto: http://www.lernesto.it/

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Publié par Solidarité Internationale PCF - dans Réflexions
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19 août 2009 3 19 /08 /août /2009 08:05

Lénine et l'économie marxiste



Prabhat Patnaik, économiste indien



Article paru dans People's Democracy, hebdomadaire du PC d'Inde (Marxiste)



Traduction JC pour http://solidarite-internationale-pcf.over-blog.net/



Toutes les contributions théoriques de Lénine à l'économie marxiste étaient conçues comme des interventions dans la lutte pour une pratique révolutionnaire correcte; ce n'étaient pas des traités d'économie marxiste. Ses contributions couvrent de nombreux domaines d'analyse, mais sont toutes comprises dans une même perspective qui était celle de Lénine, précisément sa vision de la révolution comme un projet concret. Cela nécessitait de dessiner une feuille de route entre « le ici et maintenant » et la révolution; une analyse des rapports sociaux entre le prolétariat et les autres classes; et aussi la perception de la révolution comme un processus qui se déroule en plusieurs étapes. La vision de la révolution comme un projet concret est à la base de la théorisation par Lénine de la révolution dans une société « arriérée » comme la Russie. Plus tard, cela lui a aussi permis, sur la base de son analyse de l'impérialisme, de théoriser un processus révolutionnaire mondial (qui disait-il, pendant la Première Guerre Mondiale, est désormais à l'ordre du jour de l'histoire), en unifiant les deux grands courants révolutionnaires du XXème siècle: le courant de la révolution prolétarienne dans les pays avancés, et le courant de la libération nationale (ou de la révolution démocratique) dans les pays opprimés et « arriérés ».



L'œuvre théorique de Marx, en affirmant que le développement du capitalisme a créé les conditions pour son propre dépassement révolutionnaire par le socialisme, avait clairement envisagé que cette révolution se déroulerait dans le monde capitaliste avancé. Dans leurs écrits sur le colonialisme, Marx et Engels avaient anticipé la possibilité d'une révolution anti-coloniale dans des pays comme l'Inde, mais n'avaient pas étudié le rapport entre ces révolutions à la périphérie et la révolution socialiste. A la fin de sa vie, Marx a commencé à s'intéresser à la Russie, et il est tombé d'accord avec Vera Zasulich qu'une transition directe était possible du système de la communauté villageoise Russe (mir) au socialisme, mais seulement si le socialisme triomphait en Europe pour faciliter ce processus.


 

Lénine, tout en insistant également sur la centralité de la révolution socialiste Européenne, a envisagé un processus révolutionnaire mondial interdépendant où même les pays les moins développés pourraient progresser par étapes successives vers le socialisme, aidés par la révolution socialiste Européenne, peu importe où la révolution aurait lieu en premier (la « chaîne » par laquelle l'impérialisme capitaliste a attaché le monde, disait-il, pourrait se briser en « son maillon faible »). La nature de classe exacte, les étapes et les objectifs de la révolution dans chaque pays, et la manière dont on pourrait progresser sur cette voie, doivent être élaborés, même dans les pays économiquement sous-développés.



Pour la Russie, Lénine croyait que les communes villageoises s'étaient désintégrées, ouvrant la voie au développement du capitalisme, de sorte que la prévision de Zasulich, d'une transition directe du mir au socialisme avait perdu de sa pertinence. Le développement du capitalisme était fulgurant en Russie, ce qui a fait émerger la classe ouvrière en tant que principale force révolutionnaire. La bourgeoisie russe, étant arrivé tard sur le devant de la scène, et menacée par la classe ouvrière, était incapable de réaliser la révolution démocratique, en particulier le renversement du Tsarisme et la soumission des États féodaux, comme la bourgeoisie l'a fait en France par exemple pendant la Révolution Française. Ainsi, la classe ouvrière avait à faire le travail de la bourgeoisie, mener la révolution démocratique, et progresser vers le socialisme, en ralliant à soi, à chaque étape, des couches importantes de la paysannerie (la composition des alliés paysans changeant d'une étape à l'autre).

 


Les écrits d'avant-guerre



La plupart des écrits économiques de Lénine, dans la période d'avant-guerre, visaient à étayer cette intuition. Depuis que les économistes Narodnik avaient argumenté que l'étroitesse du marché domestique en Russie, due à la pauvreté de son peuple, rendait le développement capitaliste impossible dans ce pays, Lénine, prenant comme acquis que le capitalisme se développait en Russie, à tel point que le mir avait été effectivement détruit, s'est engagé dans un débat théorique avec eux dans lequel il a utilisé les schémas de reproduction élargie de Marx.



Lénine a mis en avant trois thèses élémentaires:

  • Premièrement, le marché était simplement l'excroissance du processus de division du travail dans l'économie. Quand nous passons d'une situation dans laquelle le ménage du paysan est engagé aussi dans une production de type artisanale, à une autre situation dans laquelle les paysans se spécialisent dans l'agriculture et un groupe séparé de producteurs se charge de la production artisanale, nous avons ipso facto l'émergence d'un marché

  • Deuxièmement, il peut y avoir des déséquilibres dans la production entre ses différentes branches, certaines produisant plus que la demande, d'autres moins que la demande, mais de tels déséquilibres, donnant à lieu des crises, sont un élément inhérent au capitalisme. Le système avance par crises plutôt qu'il est mis devant l'impossibilité de se développer à cause d'elles

  • Troisièmement, le déséquilibre entre production et consommation est la marque du capitalisme, qui maintient les travailleurs à des niveaux de vie catastrophiques. Utiliser cela pour avancer que le système ne peut pas se développer est infondé, car le but de la production en système capitaliste n'est pas de satisfaire les consommateurs. En fait, le secteur 1, produisant des moyens de production de différentes sortes, peut et va croître indépendamment du secteur 2, qui produit des moyens de consommation, en satisfaisant sa demande interne en capital qui continue d'augmenter à cause de la hausse de la composition organique du capital.

 

L'échange de Lénine sur la question du marché a été indubitablement influencé par Tugan Baranovski, qui avait affirmé que le capitalisme était caractérisé par la « production pour la production » et qui croyait dans le Loi de Say; mais penser que Lénine a simplement repris l'argument de Tugan est erroné. Il a lui-même noté que la dynamique du capitalisme qu'il esquissait, en mettant des chiffres sur les schémas de reproduction, ne visait pas à saisir la « réalité »: puisque les économistes Narodnik avaient avancé « l'impossibilité du capitalisme », il suffisait pour lui de montrer que son développement était « possible », ce qu'il a fait (il produisait, en d'autres termes, un « contre-exemple » aux Narodniks). On en déduit que la critique ultérieure de Oskar Lange, que l'ensemble du débat Marxiste sur la question du marché au début du siècle était biaisée par le fait qu'il ne faisait que mettre des nombres sur des schémas de reproduction, sans postuler un comportement d'investissement plausible, et donc que cela ne prouvait rien, ne s'applique pas en fait à Lénine qui était seulement intéressé par la réfutation de l'argument Narodnik sur l'impossibilité du capitalisme. Il y est arrivé, et dans son analyse il a aussi prêté attention, comme Tugan-Baranovski, au fait que le capitalisme pouvait croître en trouvant des marchés pour lui-même à travers une augmentation dans la composition organique du capital (afin que le secteur 1 puisse produire largement pour lui-même) même si la masse salariale, et donc le secteur 2 stagnait. (Kalecki a plus tard avancé l'idée que l'État pouvait jouer le même rôle que l'augmentation dans le rapport C/V en fournissant un marché au secteur 1).


 

Le fait que le capitalisme se soit développé en Russie malgré le fait que les Narodniks aient insisté sur son développement impossible a été démontré par Lénine dans son étude classique Le Développement du Capitalisme en Russie. Les conséquences de cela pour la Révolution Russe à venir ont été explicitées dans les Deux Tactiques de la Social-Démocratie dans la Révolution Démocratique, ou il affirmait que « la bourgeoisie est incapable de mener la révolution démocratique jusqu'à son terme, tandis que la paysannerie est capable de le faire » (sous la direction du prolétariat). Ainsi, « le prolétariat doit accomplir la révolution socialiste, se ralliant l'ensemble des couches semi-prolétariennes, afin d'écraser par la force la résistance de la bourgeoisie et de canaliser l'inconstance de la paysannerie et de la petite bourgeoisie. »


 

La distinction entre les différentes classes paysannes, et le rôle qu'elles jouent dans le processus de transformation paysanne occupait une place centrale dans cette conception. Dans les sociétés qui sont en retard sur le plan du développement capitaliste, la bourgeoisie, bien qu'incapable de briser les états féodaux, comme la réalisation de la révolution démocratique le nécessitait, pouvait passer un pacte avec les seigneurs féodaux de jadis pour développer ce que Lénine appelait un « capitalisme semi-féodal » dont le « capitalisme des junkers » en Allemagne était un exemple; par opposition à un « capitalisme agraire », qui représentait un développement capitaliste reposant sur une base sociale plus large, plus vigoureux, et représentant une forme moins oppressive de développement capitaliste, qui pourrait aboutir sur le démantèlement des états féodaux. L'incapacité de la bourgeoisie à poursuivre la voie du « capitalisme agraire » signifiait que les aspirations démocratiques de la paysannerie pouvaient seulement être satisfaites sous la direction du prolétariat.


 

Lénine, à ce moment-là, avait défendu la « nationalisation de la terre » comme la suite nécessaire au démantèlement de la propriété féodale, qui libérerait les producteurs du fardeau de la « rente foncière absolue », et donc encouragerait l'accumulation; c'est seulement à l'époque de la Révolution Bolchévique qu'il a changé de position pour défendre l'idée que le démantèlement des états féodaux devait mener à la distribution de la terre aux paysans, quelque chose que les Socialistes-Révolutionnaires de Gauche, héritiers de la tradition Narodnik, demandaient ardemment.

 

La question des différenciations de classe au sein de la paysannerie, également centrale dans la conception de la révolution en deux temps, a occupé fortement sa pensée, puisque la pertinence de cette conception allait bien au-delà de la Russie, et qu'elle était la base de l'analyse des sociétés « arriérées » par le Komintern. Dans ses thèses préliminaires au Second Congrès du Komintern, Lénine a mis en avant un critère basé sur l'emploi de main d'œuvre pour distinguer entre elles les différentes classes paysannes, ce qui a formé la base de toutes les analyses suivantes sur la question, y compris celle endossée par Mao Zedong.



L'Impérialisme et la guerre

 


Lénine voyait la première guerre mondiale comme le chant du cygne du capitalisme, qui annonçait que la révolution mondiale était désormais à l'ordre du jour historique. La fameuse remarque de Marx selon laquelle à un certain stade du développement d'un mode de production, les rapports de propriété le caractérisant « entravent » le développement des forces productives, a naturellement soulevé la question: comment savons-nous quand ce stade est atteint? Ou plus généralement, quand pouvons-nous dire d'un mode de production qu'il est obsolète? La tradition « révisionniste » dans la social-démocratie allemande avait affirmé que cette obsolescence se manifesterait par elle-même à travers une tendance à « l'effondrement » du système; et puisque il n'y avait pas de signes d'un tel « effondrement », la classe ouvrière devait se réconcilier avec le fait que le capitalisme allait continuer, qu'elle devrait lutter seulement pour améliorer son sort économique dans le système, et que le Marxisme devait par conséquent être « révisé ». La tradition révolutionnaire en Allemagne incarnée par Rosa Luxembourg leur opposait que le système mènerait inévitablement à « son effondrement »; mais dans ce débat elle acceptait la problématique des révisionnistes selon laquelle la preuve de l'obsolescence du système résidait dans sa tendance à se diriger vers son « effondrement ».



Lénine a rompu avec cette problématique et a vu la guerre comme une incarnation de la nature « moribonde » du capitalisme. Elle a offert aux travailleurs une alternative difficile: soit ils tuaient leurs camarades travailleurs dans les tranchées d'en face, soit ils retournaient leurs fusils contre leurs exploiteurs capitalistes (d'où le slogan Bolchévique « transformer la guerre impérialiste en guerre civile »). Il a mis au point sa théorie de l'impérialisme à la fois pour expliquer l'origine de la guerre et pour déterminer la nature moribonde du capitalisme dont la guerre était une manifestation.


 

La théorie de l'impérialisme de Lénine est souvent mal comprise. L'erreur d'interprétation la plus commune est celle qui attribue à Lénine une position selon laquelle le capitalisme souffrant d'un problème de « sous-consommation », l'impérialisme serait un moyen de contrer cette tendance. C'est à cause de cette interprétation que plusieurs auteurs ont plus tard affirmé que la politique Keynésienne de l'après-guerre, de stimulation de la demande, avait rendu la théorie Léniniste de l'impérialisme obsolète. Mais Lénine, bien qu'ayant une dette intellectuelle envers Hobson, ne considérait pas l'impérialisme du point de vue de la « sous-consommation » comme ce dernier. En fait, la théorie de Lénine n'était pas du tout une théorie « fonctionnelle » de l'impérialisme, c-a-d que l'impérialisme n'était pas perçu comme un moyen de trouver un antidote à une quelconque tendance inhérente au capitalisme.



Pour Lénine, l'impérialisme c'est le capitalisme monopoliste. Le processus de centralisation du capital mène à l'émergence de monopoles dans les sphères de la production et de la finance, qui se renforcent mutuellement jusqu'au moment où une petite oligarchie financière, à cheval sur les sphères de la finance et de l'industrie, a à sa disposition un « capital financier » immense. Ces oligarchies sont basées dans un cadre national et sont intégrées à leurs États-nations, créant une « union personnelle » entre ceux qui dominent l'industrie, la finance, et l'État dans chacun des pays capitalistes avancés. La concurrence qui a toujours existé entre capitalistes, prend désormais la forme de rivalités pour l'acquisition de « territoires économiques » entre ces puissantes oligarchies financières, chacune soutenue par leur État-nation. L'acquisition de « territoires économiques » n'est pas seulement un moyen de s'assurer matériellement des marchés, des sources de matières premières ou des sphères exclusives pour des investissements financiers; mais surtout un moyen d'exclure potentiellement leurs rivaux de ces territoires. Et quand la recherche de « territoires économiques » emmène la division du monde entier en territoires captifs, seule la re-division reste possible, ce qui peut seulement se dérouler par le déclenchement de guerres. L'ère de l'impérialisme, c'est-à-dire du capitalisme monopoliste, est caractérisée par le déclenchement de guerres.



Le concept de capital financier chez Lénine a été critiqué à de maintes reprises: sur une confusion potentielle entre « stocks » et « flux »; en ce sens qu'il oscille entre la notion d'Hobson de « grande finance » (caractéristique de la Grande-Bretagne où les intérêts financiers et industriels étaient relativement distincts) et la notion d'Hilferding de « capital financier » ou de « capital contrôlé par les banques et employé dans l'industrie » (caractéristique de l'Allemagne où les intérêts industriels et financiers étaient complètement confondus). Ces critiques passent toutefois à côté de l'essentiel de la théorie de Lénine. La distinction entre « stocks » et « flux » a seulement du sens dans une perspective d'analyse du capitalisme comme souffrant d'une « sous-consommation » chronique, quand les exportations du capital – dans le sens d'une exportation de surplus financée par l'extension du crédit - peuvent être un moyen de gonfler la demande agrégée. Pour résumer, les « flux » ont un sens seulement du point de vue de la demande agrégée; les exportations de capital comme le reflet d'un choix d'investissement, sans exportation de plus-value corrélée, n'affectent pas la demande agrégée. Une fois que nous détachons Lénine de l'analyse basée sur la « sous-consommation », la critique selon laquelle il ne distinguait pas les stocks et les flux n'a plus lieu d'être. Dans la même idée, puisque Lénine cherchait à caractériser une phase globale du capitalisme, synthétisant toutes les particularités de chaque pays, son utilisation de concepts vastes et élastiques peut difficilement être critiquable.

 

 

Sa théorie, quoiqu'extrêmement simple dans sa conception économique, et presque irréprochable dans son contexte, était suffisamment riche pour saisir l'étendue des rapports de domination que l'impérialisme entraînait. La tentative de se partager un monde déjà partagé a pris des formes complexes (si on laisse de côté la guerre): des colonies, des semi-colonies, qui remettent en cause la souveraineté de pays nominalement indépendants, jusqu'à obtenir l'hégémonie même sur des puissances coloniales (apparemment hégémoniques) comme le Portugal. La théorie de Lénine a ouvert le champ des relations internationales à l'analyse marxiste.


 

Lénine a tenté en 1908 d'expliquer le révisionnisme dans le mouvement ouvrier Européen, en suggérant que l'afflux de petits producteurs, dépossédés par le mécanisme de la concurrence capitaliste, dans les rangs du prolétariat, a emmené l'importation d'une idéologie étrangère qui a constitué la base du révisionnisme. Mais dans l'Impérialisme, emboîtant le pas à certains remarques d'Engels, il expliquait le révisionnisme comme étant l'expression d'une fraction de la classe ouvrière, et en particulier des directions syndicales, qui se laisse acheter par les « sur profits » engrangés par les monopoles. La position de Lénine doit être distinguée ici des arguments ultérieurs basés sur « l'échange inégal », qui sont allés bien plus loin en prétendant que le prolétariat des pays avancés faisait partie intégrante du camp des exploiteurs: il n'a pas seulement restreint les bénéficiaires de l'exploitation capitaliste à une mince couche sociale, mais a également lié ce phènomène aux monopoles. Les théories de l'échange inégal qui n'évoquent pas les monopoles sont infondées: elles manquent de pertinence si la métropole et la périphérie ne sont pas spécialisées dans certaines activités particulières, mais elles ne peuvent en tout cas pas expliquer une telle spécialisation sans passer par les monopoles. L'accent mis par Lénine sur les monopoles est une approche bien plus utile sur cette question, même si on considère que le cercle des bénéficiaires de l'impérialisme s'est étendu au-delà de la mince couche sociale initiale.



Dans l'Impérialisme, Lénine a critiqué la thèse de Karl Kautsky selon laquelle une exploitation conjointe du monde serait possible à travers des accords pacifiques signés entre le capital financier uni au niveau international, ce qu'il appelait « l'ultra-impérialisme ». Son argument était qu'une telle division négociée du monde entre les différents capitaux financiers, en admettant qu'elle ait lieu, ne ferait que refléter leurs forces relatives à ce moment précis; mais le développement inégal, inhérent au capitalisme, emmènerait nécessairement à une modification de ces forces relatives, ce qui donnerait lieu à des conflits qui éclateraient en guerres. « L'ultra-impérialisme » pourrait seulement être un interlude, une trêve, entre deux périodes de guerres. Certains ont avancé l'idée selon laquelle les événements de l'après-guerre confirmeraient plutôt la validité de la conception de Kautsky que celle de Lénine, du fait que les rivalités inter-impérialistes sont devenus moins intenses avec la Pax Americana.

 


Deux éléments doivent être notés ici:

  • premièrement, nous avons ces derniers temps non pas une unité des différents capitaux financiers basés à l'échelle nationale et soutenus par leurs États-nations respectifs, comme Kautsky l'avait prédit, mais un nouveau capital financier international, et donc un nouvel impérialisme, qui est le produit d'un nouveau processus de centralisation du capital et de suppression des restrictions sur les flux de capitaux trans-frontaliers, c-a-d le processus de la mondialisation de la finance. Ce que nous avons aujourd'hui, pour résumer, est un nouveau phénomène qui dépasse les circonstances rencontrées par Kautsky et Lénine

  • deuxièmement, l'émergence d'un capital financier international, tandis qu'il restreint la possibilité de guerres entre puissances impérialistes, n'a pas du tout empêché le déclenchement de guerres. La typologie des guerres en question change, mais les guerres sont toujours là, dans toute leur brutalité. Les circonstances actuelles sont différentes de celles de l'époque de Lénine, mais son œuvre reste un point de référence dans notre analyse de cette nouvelle situation.

 

Écrits post-révolutionnaires



Les volumineux écrits post-révolutionnaires de Lénine sont d'une grande importance et nécessiteraient un traitement séparé, plus exhaustif. Après la fin de la Guerre Civile, la période du « Communisme de guerre » a laissé la place à la « Nouvelle Politique Économique », qui a rendu possible l'émergence de tendances capitalistes qui devaient être maintenues sous étroite surveillance par l'État prolétarien, qui devait lui-même conserver le contrôle des principaux leviers de commande de l'économie. L'accent mis sur l'État centralisé comme un rempart contre la restauration capitaliste a été perçu par beaucoup de monde comme contenant les germes du déclin ultérieur du système. Lénine a été en conséquence vu comme étant intentionnellement à l'origine du système centralisé qui a été parachevé à l'époque de Staline. Mais c'est une interprétation erronée des œuvres de Lénine, qui n'a jamais abandonné sa vision libertaire du socialisme, même si l'appareil d'État centralisé devait être construit pour protéger une Union Soviétique assiégée après que la perspective d'une révolution Allemande se soit envolée et que Lénine ait commencé a regardé à l'est du côté de la Chine et de l'Inde.



Cette vision libertaire, exposée dans L'État et la Révolution écrit en Août 1917, qui envisage un processus de dépérissement de l'État prolétarien dès sa formation, a été réaffirmée en Octobre 1917 avec cette remarque: « nous pouvons immédiatement mettre en branle un appareil d'État consistant en des dizaines, si ce n'est des vingtaines de millions de personnes ». Même dans les moments critiques, après que les circonstances l'aient contraint à adopter un appareil d'État centralisé, ses interventions, comme celles contre la militarisation des syndicats, découlent de sa vision libertaire. Et même après que la démocratie des Soviets ait cessé d'exister, Lénine était préoccupé par le fait que le Parti ne devienne pas seulement une force bureaucratique centralisée, d'où son « dernier combat », visant à empêcher la bureaucratisation du Parti. Il a vu avec une grande précision et une certaine prescience que la poursuite sur la voie du « centralisme démocratique » (le principe organisationnel du parti Léniniste) dans une société qui émergeait de l'autocratie féodale pouvait aisément dégénérer en une forme de centralisme bureaucratique. L'image d'un Lénine glorifiant le centralisme contre les espérances libertaires du socialisme est donc fausse.



Site de People's Democracy, hebdomadaire du Parti Communiste d'Inde (Marxiste): http://pd.cpim.org/



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Publié par Solidarité Internationale PCF - dans Réflexions
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9 août 2009 7 09 /08 /août /2009 20:55

Cette crise n'est pas une crise financière mais une crise du capitalisme

 

de Domenico Moro


 

dans le premier numéro de l'année 2009 de Marxismo Oggi, revue théorique italienne


Traduction JC pour http://solidarite-internationale-pcf.over-blog.net/



1 – SURPRODUCTION ET CRISE



D'après la majorité des médias, des économistes et des gouvernements, la crise actuelle est une crise financière, qui se serait par la suite étendue à l'économie « réelle ». Avec ce type d'analyse on ne saisit, toutefois, que la forme sous laquelle la crise s'est manifestée. On en ignore cependant le contenu, qui réside dans les mécanismes d'accumulation du capital. En effet, les crises sont un révélateur qui fait apparaître les contradictions du mode de production actuel. Parmi ces contradictions, la principale est celle entre production et marché. L'objectif des entreprises est de produire pour réaliser des profits et, à cette fin, ils réduisent les coûts des marchandises de façon à augmenter leurs marges, c'est-à-dire la différence entre les coûts de production et les prix. La réduction des coûts de production passe par la réalisation d'économies d'échelle, c'est-à-dire par la production de masse de marchandises toujours plus importantes dans le même temps de travail. C'est en vue de cet objectif que des technologies et des machines toujours plus modernes sont introduites à la place des travailleurs, et que les rythmes et l'intensité de travail sont augmentés. Dans l'absolu, il s'agit de quelque chose de positif, puisque le développement de la productivité met à disposition des travailleurs une masse de marchandises plus importante dans une période de temps plus réduite. Le problème, c'est que la production capitaliste n'est pas dirigée vers les simples consommateurs mais vers les consommateurs en mesure de payer un prix adéquat en vue d'atteindre le profit espéré, c'est-à-dire vers un marché. C'est là qu'est tout le problème: la production capitaliste est une production qui s'accroît sans se soucier du marché, c'est-à-dire de la capacité à acheter les marchandises produites. De plus, étant donné que le profit est dû au travail non payé des travailleurs, la réduction relative de ces derniers par rapport au capital global employé provoque une chute du taux de profit, qu'on cherche à compenser à travers l'augmentation de l'exploitation et en produisant ensuite un nombre plus grand de marchandises. Tout cela implique que la production tend toujours à excéder les capacités d'absorption du marché, déterminant un déséquilibre permanent entre les capacités productives et l'étroitesse du marché. Une étroitesse qui est justement accentuée par le mécanisme qui remplace la force de travail par des machines et qui, par la suite, provoque l'expulsion des travailleurs du processus de production. Selon une étude de la Banque des règlements internationaux, des années 1980 à aujourd'hui, dans tous les principaux pays industrialisés, il y a eu un déplacement dans le partage du PIB des salaires vers les profits. En Italie, la part qui va aux profits est passée de 23,1% en 1993 à 31,3% en 2005. Il s'agit de 8% du PIB, équivalente à 120 milliards d'euro, soit 7 000 euros que chacun des 17 millions de salariés italiens perd en salaire et que le capital gagne en profit. Mais la chose la plus intéressante dans l'étude de la BRI, c'est que la cause de ce phénomène est localisée, non dans la concurrence des travailleurs des pays « en voie de développement », mais dans l'introduction de nouvelles technologies qui, chassant des travailleurs et détruisant l'organisation du travail, réduit les capacités de résistance et de négociation des travailleurs. De cette manière, on en est arrivé à la perte de pouvoir d'achat pour les salariés et les travailleurs se sont trouvés à contraints à travailler plus avec comme effet de réduire encore plus la demande de force de travail et d'aggraver le chômage. Par ailleurs, les nouvelles technologies ayant une forte composante informatique, qui devient obsolète plus rapidement, les restructurations sont devenues plus fréquentes. Donc, tandis que d'une part on multiplie l'offre de marchandises sur le marché, d'autre part on réduit la demande, qui en majeure partie est constituée par les travailleurs salariés, ou, dans le meilleur des cas, on ne permet pas à la demande d'augmenter dans les mêmes proportions que l'offre. Du reste, dans l'anarchie de la concurrence, quoique oligopolistique, qui règne dans le mode de production capitaliste, tout capitaliste individuellement, pour battre ses concurrents, tend à réaliser des économies d'échelles toujours plus grandes et à réduire les salaires de ses travailleurs, en les traitant comme des coûts à réduire plutôt que comme des acheteurs potentiels. Se produit ainsi une tendance à la surproduction de marchandises qui, trouve ses racines dans la surproduction de capital sous la forme des moyens de production. Ce qu'il est important de comprendre, toutefois, c'est que la sur-capacité productive est telle dans le mode de production capitaliste, que l'on ne produit que quand on est sûr de réaliser un profit, et que la sur-production de marchandises se comprend dans les limites du marché capitaliste.



2 – LE CAS SYMPTOMATIQUE DE L'AUTOMOBILE



La crise ne marque pas une cassure dans le cours normal de l'économie, c'est la manière violente par laquelle le capital tente de résoudre ses contradictions. En effet, les crises ne voient pas seulement des milliards de capital fictif partir en fumée dans les krachs boursiers, mais provoquent aussi une destruction de capital réel à travers la perte de valeur des marchandises, qui s'accumulent invendues dans les dépôts ou sont vendues à perte (aux États-Unis on en est arrivé à vendre deux voitures pour le prix d'une), et des moyens de production, qui restent inactifs ou sous-utilisés. Les crises, ensuite, détruisent de la force de travail à travers les licenciements et, en provoquant la mort des entreprises les plus faibles et leur absorption de la part des plus fortes, aboutissent sur la concentration de la production entre les mains de capitalistes toujours moins nombreux. C'est seulement à ce prix que l'on crée les conditions pour que la production soit de nouveau profitable et puisse être relancée, reproduisant toutefois les conditions qui feront que la crise se répétera par la suite et sur une base plus large. Le cas de l'automobile est symptomatique. Il s'agit d'un secteur qui a toutes les caractéristiques typiques de la grande industrie: une grande concentration progressive, et une augmentation toujours plus forte de la composante technologique par rapport aux travailleurs employés. Un secteur dans lequel, selon les mots de l'administrateur délégué de Fiat, Marchionne, « la sur-capacité productive est un problème général ». Aux États-Unis, en effet, la production de 2009 correspondra seulement à 45% de la production potentielle, soit 5 millions d'auto en moins par rapport à 2007. Selon CSM Worldwide, l'utilisation des usines des douze premières entreprises mondiales, déjà descendue à 72,2% en 2008, baissera en 2009 jusqu'à 64,7%. Les conséquences seront lourdes même pour les entreprises leaders sur le marché, les allemandes et les japonais: en Allemagne on a licencié les travailleurs précaires (4500 chez Volkswagen), alors que le temps de travail hebdomadaire (et le salaire) a été réduit pour les deux-tiers des travailleurs stables de Volkswagen et en février et mars pour 26 000 travailleurs de la BMW, au Japon, de son côté, Nissan a planifié 20 000 licenciements. La situation est encore pire pour les entreprises américaines, parmi lesquelles GM et Chrysler qui seraient déjà en faillite sans les 14 milliards de dollars injectés par le gouvernement. GM, en particulier, prévoit la fermeture de quatre des vingt-deux usines états-uniennes et 31 000 licenciements. Pourtant tout cela se déroule à la fin d'un processus dans lequel les trois majors de Detroit ont augmenté leur productivité. Selon le rapport Harbour, les majors de Detroit ont réduit l'écart avec les usines japonaises en Amérique en terme de temps nécessaire à la production d'un véhicule en passant de 10,51 heures en 2003 à 3,5 heures en 2007. Du reste, la crise de 1929 a aussi été précédée par une période de forte augmentation de la productivité, tout comme elle a été déclenchée par un krach financier. En effet, ce fut justement dans les années 20, qu'avec le fordisme, a été introduite la chaîne de montage. A partir des années 80, le fordisme a été adapté, devenant le toyotisme, qui, en flexibilisant le processus de production, a tenté de résoudre la contradiction entre marché et production. Le résultat de tout cela, c'est que les véhicules invendus, seulement dans les usines américaines, ont atteint fin janvier 2009 les trois millions, l'équivalent de 116 jours de vente aux niveaux actuels. Cela prouve que, dans les limites des rapports de production capitalistes, pour résoudre la contradiction entre production et marché, aucune technique managériale n'est suffisante. Que prévoit-on pour répondre au problème de la sur-production? Le cas états-unien est encore une fois symptomatique. Au-delà des licenciements et de la semaine courte de 4 jours (working sharing), on prévoit un alignement de toutes les entreprises américaines sur les pires conditions salariales et sociales en vigueur dans les usines japonaises aux États-Unis. Ensuite, cette crise aussi, comme les autres et même plus, étant donné sa gravité, dévorera ses victimes et marquera le début d'une série de fusions-acquisitions à l'avenir. Toujours selon Marchionne, dans le marché mondial de l'automobile il y aurait de la place seulement pour cinq ou six producteurs qui pourraient arriver aux cinq millions de voitures produites (par an), indispensables pour réaliser les économies d'échelle minimales. Et c'est Fiat justement qui se distingue par son activité, s'agitant dans plusieurs directions, des joint ventures avec l'indien Tata, qui est entré aussi dans le capital de Fiat, à l'acquisition possible de la Chrysler, en passant par la fusion invoquée avec Peugeot. La crise donnera ensuite un coup de pouce à l'internationalisation de la production, pour réduire les coûts et se rapprocher des nouveaux marchés, porteur de débouchés potentiels. Déjà aujourd'hui, Ford et GM produisent aux États-Unis moins de 32% de leur production globale, tandis que Fiat, Renault, Volkswagen produisent dans leurs pays d'origine respectivement seulement 34,9%, 34,7% et 33,6% de leur production totale. Ceux qui paieront seront, quand même, toujours les travailleurs avec la perte de leur emploi et avec la réduction des salaires.



3 – LE LIEN ENTRE SUR-PRODUCTION ET FINANCE



Opposer dans un contexte capitaliste, l'économie « financière » et « réelle » n'a pas de sens et c'est se fourvoyer. L'énorme développement du crédit et des marchés financiers trouve son origine dans le succès de la grande industrie, qui a besoin de capitaux monétaires toujours plus grands à investir. La mondialisation de la concurrence, les fusions et les acquisitions, le gigantisme des entreprises, nécessaires pour réaliser des économies d'échelle toujours plus grandes, aboutit à l'augmentation continue de la demande de crédit et à l'accroissement de la taille des banques. Bien que les crises ne soient pas causées par le crédit et la finance, il existe un lien très étroit entre crise et crédit. Un tel lien se tient dans le fait que le crédit favorise et accélère la tendance à la sur-production de capital et de marchandises. Le crédit, en effet, permet à la production de s'accroître d'une manière qui ne serait autrement pas possible. Dans le même temps, les banques, en concentrant entre quelques mains l'épargne de la société et en la transformant en un investissement, font prendre un capital même une forme « sociale », favorisant la séparation entre la direction et la propriété. Se crée ainsi une production privée sans propriété privée et une nouvelle aristocratie financière et de top-manager, super-payée, indifférente aux limites du marché, et encline aux investissements très risqués, au parasitisme et à la spéculation. De cette manière, se développe la tendance aux monopoles et à la sur-production générale chronique. L'industrie actuelle se trouve depuis des décennies dans une situation de sur-production, à laquelle on a répondu en favorisant le crédit facile et donc l'endettement, tant du côté de l'offre, c'est-à-dire des entreprises, que du côté de la demande, c'est-à-dire des consommateurs/acheteurs. Pendant des années avec l'approbation des gouvernements américains, la FED a maintenu le coût de l'argent à des niveaux très bas, poussant les banques à prêter même aux agents potentiellement non-solvables. En particulier, on a incité à l'achat de maisons, car la propriété immobilière fournissait une garantie pour l'achat de biens de consommation comme l'automobile. On a accordé des prêts à presque tout le monde, et aussi à ceux qui n'avaient ni travail ni propriété, ce qu'on a appelé les prêts subprimes. La spirale de l'endettement s'est auto-alimentée, grâce à la libération des marchés financiers et à la suppression des barrières et des règles introduites après la crise de 1929, et les prêts ont été titrisés en titres – les fameux dérivés – vendues aux banques du monde entier. La spéculation s'est étendue à la titrisation des assurances sur les dérivés des prêts, les credit default swaps (CDS), qui ont atteint le chiffre astronomique de 45 000 milliards de dollars. De plus, d'autres formes d'incitation à l'endettement ont été introduites comme les cartes de crédit revolving. Au fond, la demande de biens de consommation a été dopée, fondant sur des bases en argile l'expansion économique consécutive à la crise de 2001. Aux États-Unis et au Royaume-Uni, l'endettement des familles en 2007 avait atteint les 100% du PIB. Entre-temps les engagements financiers des banques avaient augmenté jusqu'à la démesure: les banques européennes pour chaque euro de capital en caisse avaient accordé 40 euros de prêts, les banques américaines encore plus. Tout cela ne pouvait pas duré et en effet cela n'est pas tenable. Quand la bulle immobilière a atteint son pic, en 2007, et qu'elle a éclaté, les habitations ont perdu jusqu'à 40% de leur valeur et leurs propriétaires ne sont plus arrivés à faire face à leurs prêts. Le système financier international s'est rendu compte qu'il avait dans le ventre des milliards de titres qui n'avaient pas plus de valeur qu'un bout de papier, auxquels s'ajoutait la masse des CDS, qui auraient pu l'emmener à son écroulement. De nombreuses banques, forcées d'inscrire les pertes dans leurs comptes, sont tombées en faillite, ont été achetées ou sauvées par l'État, et des centaines de milliards de capitalisation en bourse sont partis en fumée. En outre, l'incertitude sur la solvabilité des banques a mené à la paralysie du marché inter-bancaire et à la contraction du crédit, avec des conséquences dévastatrices pour les entreprises, déjà lourdement endettées et aux prises avec les nécessités de l'internationalisation, de la réorganisation de la production et du financement du crédit à la consommation.



4 – FAILLITE DU MARCHE ET INTERVENTION DE L'ETAT



La sur-production qui étrangle l'économie est désormais générale. En effet, selon la Banque mondiale, à la réduction, pour la première fois depuis 1945, du PIB mondial il faut ajouter la contraction du commerce mondial la plus importante des 80 derniers années, depuis celle de la grande Dépression des années 30. L'organisation internationale du travail prévoit entre 18 et 30 millions de chômeurs en plus, 50 dans les pires prévisions. La crise a ainsi démontré de manière patente la faillite des capacités régulatrices du marché. Significative a été la rapidité du coup de barre donné vers l'intervention de l'État, à partir justement des deux pays leader de la « révolution » néo-libérale, les États-Unis et la Grande-Bretagne, et l'ampleur de l'intervention, surtout en faveur du crédit. Aux États-Unis, le programme d'aide fédéral, le Tarp, a déjà utilisé 294,9 milliards de dollars, dont 250 milliards pour la recapitalisation des banques, sur une somme totale allouée de 700 milliards, et Obama projette déjà d'allouer une somme supplémentaire de 2 000 milliards. En Grande-Bretagne, l'État a acheté la Bearn Stearns, 60% de la Royal Bank of Scotland et 40% de Lloyds-Hbos, tandis que l'Allemagne, qui a déjà donné 90 milliards à Hypo et a acquis 25% de la Commerzbank, elle a approuvé une loi qui permet l'expropriation par l'État des banques en difficulté. Mais, étant donné que ces mesures ne suffisent pas à remettre en route le marché inter-bancaire ainsi que les prêts aux entreprises et aux familles, l'État a assumé directement le rôle de bailleurs de fonds, sans véritable espoir de retour sur investissement, des entreprises. Au Japon, l'État a sorti 13 milliards d'euros, grâce auxquels il entrera éventuellement dans le capital des entreprises. En particuliers, on a assisté à une course pour venir à la rescousse des producteurs nationales d'automobile, des 14 milliards de dollars donnés à GM et Chrysler aux 7 milliards d'euros accordés à Renault et PSA, dont une partie ira aux branches de ces entreprises qui financent les achats à crédit. Des choix qui tous, avec la réduction pratiquement à zéro des taux d'intérêts pratiqués par de nombreuses banques centrales comme la Fed, démontrent qu'on cherche la solution à la crise dans des directions déjà empruntées, et qui ont déjà mené à l'échec, comme l'endettement et le protectionnisme, redevenu tout à coup devenu à la mode avec le « achetez américain ». L'ensemble des ressources mises sur la table par les États-Unis atteint les 8 000 milliards de dollards, soit 54% de leur PIB. Si nous pensons que les États-Unis ont dépensé 3 600 milliards de dollars dans toute la Seconde guerre mondiale et, qu'en 1944, leur dépenses militaires atteignaient 36% du PIB., nous avons une idée de la partie qui se déroule. L'augmentation des dépenses étatiques fera exploser le déficit public, qui aux États-Unis dépassera cette année la barre des 10% et sera compris au Royaume-Uni entre 6 et 8%, tandis que l'Allemagne, la vertueuse, verra son déficit public à son maximum depuis 1945. La croissance gigantesque des dettes publiques, déjà creusées aux États-Unis par des décennies de subventions aux entreprises et de dépenses militaires, conduira à la hausse des impôts, tandis que l'augmentation des émissions de bons du Trésor, unique investissement refuge restant, a déjà conduit à la baisse des revenus pour des millions de petits épargnants. Dans le même temps, le prix des credit default swaps sur les bons publics a augmenté, signe des craintes du marché sur la solvabilité de nombreux états. Tandis que les États-Unis, grâce au dollar, tentent de continuer à décharger le financement de leur énorme dette sur l'étranger, de nombreux pays périphériques, surtout en Europe de l'est, pris dans les difficultés de la récession, risquent une banqueroute qui aurait des contre-coups très lourds sur les banques européennes et sur l'euro.



5 – CONCLUSION: PLANIFICATION ET REDUCTION DU TEMPS DE TRAVAIL



Si l'échec du marché est désormais évident pour tous, moins évident est l'échec tout aussi grand de la propriété et de la production privée. En Italie, par exemple, nous assistons au paradoxe apparent de ceux qui, le patronat en tête, demandent et obtiennent l'intervention de l'État sous forme d'aides et continue à exiger la poursuite de la politique de privatisation, par exemple des services publics. En fait, c'est justement dans les moments de difficulté que le capital se réfugie le plus dans les rentes de monopole, en dehors de toute concurrence. Dans tous les pays, le préalable à toutes les aides publiques accordées, c'est que l'État, même dans le cas où celui-ci deviendrait majoritaire dans une banque ou dans une entreprise, reste rigoureusement en dehors de leur gestion, peut-être en achetant des actions sans aucun droit de vote. Déjà l'expansion du crédit avait mis à disposition du privé le capital social (l'épargne de la collectivité), faisant de la production privée une production sans propriété privée. Aujourd'hui que l'État finance les banques privées ou fournit directement aux entreprises le capital employé, la propriété prend encore plus un caractère social. S'accroît donc la contradiction entre le caractère toujours plus social de la production et de la propriété et l'appropriation privée du produit de cette production, qui se concentre entre des mains toujours moins nombreuses. Du reste, avec seulement cinq entreprises automobiles qui se partagent le marché mondial, comme le prévoit Marchionne, peut-on encore parler de propriété privée? Il s'agit d'une production qui en réalité s'est déjà presque socialisée. Nous avons plutôt une production privée sans propriété privée, et qui se sert de l'État comme d'un distributeur qui concentre le capital de toute la société. La crise ne se résout pas avec toutes ces aides aux entrepreneurs privés ou en injectant des masses d'argent dans le puits sans fond de l'insolvabilité de banques qui continuent à ne pas prêter d'argent. La crise se résoudra seulement si on s'attaque à ses racines, qui se trouve certainement pas dans les revenus des super-managers. En premier lieu, cela n'a pas de sens de maintenir le caractère privé de la production, quand les capitaux sont publics. L'anarchie irrationnelle de la concurrence et le déséquilibre permanent entre production et circulation des marchandises demeureraient, au détriment des travailleurs/contribuables. De telles contradictions peuvent seulement être résolues par une coordination d'ensemble, la planification de l'économie de la part de la collectivité, selon les priorités de la société et de l'environnement, et en commençant par la re-nationalisation des banques et des services publics. Ensuite, il faut s'attaquer à la contradiction entre le développement des forces productives et rapports de production. Les découvertes technologiques, et l'énorme augmentation de la productivité qui en a découlé dans les dernières décennies, peuvent permettre de réduire le temps de travail plutôt que de mettre des travailleurs au chômage. Mais cela ne peut se faire que si le temps de travail est réduit pour le même salaire, libérant ainsi des besoins et la possibilité de les satisfaire, et élargissant ainsi les limites du marché. S'il est vrai que la crise libère les monstres de la xénophobie et de l'autoritarisme et que la dépression de 1929 a ouvert la voie aux fascismes, cette même crise a aussi entraîné des réactions à gauche. Aux États-Unis en 1932 le sénateur Black, opposé au working sharing, qui redistribuait seulement la pauvreté et non le travail, a proposé une loi pour la réduction du temps de travail à 30 heures, qui fut seulement vaincue par l'opposition commune de Roosvelt et des entrepreneurs. Ce fut au contraire en France qu'en 1936, en pleine crise, fut approuvée une loi pour les 40 heures, qui a porté, pour le même salaire, le temps de travail annuel de 2496 à 2000 heures. La différence entre les États-Unis et la France c'est, qu'à l'époque, en France, était au pouvoir ce grand exemple d'intervention et d'action politique des travailleurs que fut le Front Populaire. Une expérience politique sur laquelle, mutadis mutandis, il vaudrait la peine de réfléchir. Aujourd'hui, en conclusion, face à une crise exceptionnelle qui met en évidence la faillite de tout un mode de production, le fantôme que l'on a voulu exorciser dans les derniers vingt ans redevient d'actualité, le socialisme. La possibilité de répondre à la crise économique et à la crise politique de la gauche passe ainsi par la capacité de proposer un projet pour une organisation alternative de la société et de l'économie.



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Publié par Solidarité Internationale PCF - dans Réflexions
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